Quebec History Marianopolis College


Date Published:
Novembre 2008

Documents de l’histoire du Québec / Quebec History Documents

 

Lettre de Mrs. C*** au Directeur du «Devoir»

sur le droit de vote des femmes

Monsieur,

Vous me permettrez, j'en suis sûre, d'expliquer en peu de mots mes remarques sur le suffrage féminin, remarques qui ont servi de base à votre éloquent article de lundi dernier. (1) Dire que j'ai accusé d'ignorance les femmes françaises de cette province, c'est traduire ma pensée sous une forme trop crue. J'ai beaucoup trop d'admiration et de respect pour mes soeurs françaises pour m'exprimer ainsi. Ce que j'ai dit, c'est que toute notre province est gouvernée par la campagne et que les districts ruraux manquent tellement de moyens d'instruction qu'il est douteux que la démocratie y gagnerait, si l'on donnait le droit de vote à un grand nombre de femmes qui n'ont eu aucune chance de s'instruire. Je crois fermement que l'intelligence innée de la femme canadienne-française est si grande que si elle obtient le droit de vote, elle serait bientôt capable de s'en servir avec intelligence. Personne ne peut, je pense, nier que l'instruction n'est pas ce qu'elle devrait être dans cette province. Un petit livre, que le Times de Londres vient de publier sur le Canada, dit: «Il est hors de doute que la négligence si prolongée de l'instruction dans la province de Québec a causé un grand désavantage à sa population.» Celui qui a écrit ces lignes, étudie les questions canadiennes avec intérêt et sans préjugés. Mais la situation s'améliore; on dépense plus pour l'éducation; un plus grand nombre d'hommes et de femmes se préoccupent des besoins d'une meilleure éducation.

Maintenant, parlons, quelques instants, des remarques de M. Bourassa sur le suffrage des femmes en général. D'abord, ce qu'il dit des femmes d'Angleterre qui brisent des fenêtres, brûlent des maisons et lancent des hachettes est à côté de la question. Ces femmes ne forment qu'une petite, très petite minorité. La très grande majorité des femmes déplorent ces tactiques qui ne prendront jamais racine chez nos femmes canadiennes. Le christianisme est-il discrédité, parce que quelques chrétiens font des choses contraires à son esprit ? La cause du suffrage des femmes devrait-elle souffrir parce que certaines femmes, dans un seul pays au monde, commettent des choses qui ne sont pas approuvées par l'énorme majorité ?

Je souscris complètement aux remarques de M. Bourassa concernant l'esprit de sacrifice de plusieurs mères, femmes et soeurs, et l'oeuvre splendide de charité accomplie par les religieuses dans les couvents et en dehors des couvents, pour le soulagement des pauvres, des malades et des affligés. Je m'accorde également avec lui lorsqu'il dit que le mariage et la maternité constituent l'état normal de la femme. Mais le suffrage féminin n’intervient aucunement avec ces fonctions. Là où les femmes possèdent le droit de suffrage, il ne s'est produit aucune des choses affreuses que l'on avait prédites comme conséquences. Les femmes continuent de se marier, d'être des épouses et des mères aimantes de se dévouer au foyer. Qu'est-ce qu'il arrive alors ? Ceci : les foyers sont devenus plus heureux, hommes et femmes sont devenus meilleurs amis, les femmes sont devenues de meilleures mères parce qu'elles sont traitées comme des êtres humains intelligents, capables de prendre part au gouvernement de leur pays. Il est arrivé ceci aussi : les lois concernant les femmes, les enfants et le foyer ont été améliorées. Des faits positifs démontrent que là où les femmes votent, elles se servent de leur vote pour combattre le commerce des liqueurs. Cette question de l'alcool intéresse les Français comme les Anglais. Les femmes votent aussi pour combattre la prostitution et l'esclavage des blanches. En Nouvelle-Zélande, où les femmes votent depuis vingt ans, la traite des blanches a disparu. Que ceux qui s'opposent au suffrage féminin n'oublient pas que la seule opposition organisée aux États-Unis contre le suffrage féminin parmi les hommes vient des commerçants de liqueurs et de ceux qui s'enrichissent du déshonneur des femmes. Ce seul fait devrait décider les catholiques et les protestants à donner le droit de suffrage aux femmes.

M. Bourassa dit que les hommes et les femmes sont constitués différemment et que les suffragettes veulent les rendre semblables. Pas du tout. C'est précisément parce qu'elles sont de nature différente que nous voulons le droit de vote pour les femmes. Les lois gouvernent les femmes autant que les hommes, et si elles sont d'une nature différente, ne peuvent-elles pas dire mieux que les hommes, de quelles lois elles ont besoin ? Une classe de la société doit-elle légiférer pour une classe différente ?

M. Bourassa fait remarquer que le suffrage n'est qu'un pas dans l'émancipation de la femme. Cela est vrai. Ceux qui croient au suffrage croient qu'il ouvrira plusieurs issues actuellement fermées aux femmes. Si Dieu donne à la femme certaines aptitudes, est-il juste que l'homme empêche qu'elle les fasse valoir ? On devrait permettre à la femme de faire ce qu'elle peut faire. Cette liberté n'interviendra jamais dans les devoirs d'épouse et de mère dont la nature a fait la vocation principale de la femme. Mais toutes les femmes ne sont pas épouses et mères; l'accès à certaines carrières devrait-il être fermé à ces catégories de femmes ? En résumé, M. Bourassa appréhende une révolution sociale dans le cas où la femme obtiendrait le droit de vote, mais l'histoire démontre d'une façon formelle que telle révolution ne se produira pas.

Feu son Éminence le cardinal Moran, d'Australie, lança un jour un appel en faveur du suffrage féminin, déclarant «que la femme en votant, usait tout simplement d'un privilège de justice que la démocratie lui a obtenu... La femme qui croit perdre son caractère essentiel en votant, est une sotte créature. » (2)

D'autres ecclésiastiques éminents ont exprimé des opinions semblables. L'Archevêque d'Illinois déclare — et ses paroles peuvent aussi bien s'appliquer à cette province — « que les femmes constituent la portion la plus religieuse, la plus morale et la plus sobre du peuple américain et qu'il n'est pas facile de comprendre pourquoi leur influence, dans la vie publique, est si redoutée. »

Je ne veux pas prendre plus d'espace dans votre journal, mais j'aimerais que ce sujet soit traité plus au complet.

Je demeure, Monsieur,

                                                             F. T. C***

(1) Cet article fut publié le 31 mars 1913. Il est reproduit dans la collection de documents sur les femmes.

(2) Voir à ce sujet une note à la page 51 de la brochure. [Note de l’éditeur: Cette note déclare que «La démonstration est aujourd’hui complète aux États-Unis. À Rome, en 1922, des Australiens, apparemment bien renseignés et compétents, m’ont assuré que les résultats du suffrage féminin n’avaient pas répondu aux attentes de ses partisans.»

Source: Le Devoir, 5 avril 1913. Reproduit dans Henri Bourassa, Femmes-hommes ou hommes et femmes? Études à bâtons rompus sur le féminisme, Montréal, Imprimerie du Devoir, 1925, 84p., pp. 78-80.

 
© 2008 Claude Bélanger, Marianopolis College