Quebec History Marianopolis College


Date Published:
Octobre 2013

Documents de l’histoire du Québec / Quebec History Documents

 

 

 

 

L'Appel de la race

Vers une troisième édition

 

 

Jacques Brassier

[pseudonyme de Lionel Groulx]

 

 

Chronologie de la controverse sur l'Appel de la Race

 

Beaucoup sont désireux de savoir où en est la vente de l'Appel de la race. Nous pouvons leur dire ici que la deuxième édition est en train de s'épuiser et qu'il nous faut songer à une troisième. Cela signifie que plus de 6,000 exemplaires ont été vendus en moins de cinq mois. Si l'on tient compte que le roman n'est point populaire, qu'il n'est point lu par les lecteurs habituels de Georges Ohnet [Note de l’éditeur : Il s’agit d’un auteur de romans populaires, pleins de romantisme, de la fin du XIXe siècle], il faut avouer que l ’ « unanime béotisme québecquois » est en train de s'enniaiser tout de bon ou va chercher ses directions intellectuelles ailleurs qu'à l'enseigne de la Revue Anémique de Montréal. À peine, du reste, la livraison de janvier de ladite revue était-elle parue, qu'un de nos amis d'Ottawa commandait, à son tour, 200 exemplaires du volume.

 

Ce qu'en pensent nos frères d'Outre-Québec

 

Quelques amis, trop facilement alarmés peut-être, se sont émus des avalanches de critiques, la plupart violentes, qui ont voulu écraser l'Appel de la race. Que nos amis se rassurent : les exterminateurs n'ont rien exterminé. À l'Action française nous trouvons que la critique a fait la part plutôt belle au roman d'Alonié de Lestres. Pendant que les snobs restaient dans leur rôle et dans leur esprit en se ruant sur l'oeuvre avec une rage plus comique que dangereuse, toute la presse libre, toute la pensée saine de chez nous s'est trouvée de l'autre côté avec une unanimité parfaite. Notre ami Alonié de Lestres ne pouvait sûrement espérer un plus magnifique hommage. Voilà de quoi le consoler de n'avoir point le suffrage des anglomanes et des pédants.

 

Si un autre témoignage pouvait lui être plus touchant, c'est celui de nos frères qui vivent en dehors du Québec et à qui l'Appel de la race est allé porter un réconfort. Or ce témoignage s'est fait entendre et sous combien de formes. Une petite compatriote nous écrit, de Washington, É.-U. : « Voulez-vous permettre à une compatriote de vous présenter, non pas ses félicitations et appréciations pour le magnifique volume que j'ai pour ainsi dire dévoré, mais ses remerciements pour le réveil d'un sentiment plus patriotique qu'il éveillera chez nous. En lisant cet Appel de la race, j'ai revu, dans ma petite sphère, les mêmes difficultés, les mêmes angoisses, les mêmes douleurs que la plume d'Alonié de Lestres sait décrire d'une manière qui tient sous le charme, tout en faisant le coeur se serrer par une étreinte trop réelle ». Un de nos vaillants amis de Ford City nous écrit, lui, de son poste de combat: « S'il vous arrivait de rencontrer l'auteur de l'Appel de la race, auriez-vous l'obligeance de lui dire, de ma part, que si, par malheur, l'auteur en question n'a pas plu tout à fait à ce Français de McGill (1), il aura au moins, réussi à réchauffer les coeurs endoloris de ceux qui souffrent terriblement aux avant-postes, pour tâcher de conserver nos traditions françaises, notre langue maternelle, nos coutumes ancestrales, et, par conséquent, notre foi catholique, que malheureusement un trop grand nombre de Français de France sont les premiers à abandonner, ne voyant de salut et de profits que dans l'anglicisation ». Enfin, voici que, de là-bas, du fond de l'Ouest, l'Écho du collège d'Edmonton, nous apporte ce petit poème d'une très jolie facture et d'une note vraiment émouvante :

 

À un brave

 

Note. - L'un des seize compagnons de Dollard des Ormeaux, s'appelait Alonié de Lestres.

 

Ils dorment là, sous l'humus deux fois centenaire.

Par les sapins touffus qui pleurent dans les vents,

De lugubres appels, étrangement vivants,

S'entrecroisent parfois sous la pâleur lunaire.

 

Ils dorment seize.

 

« Alerte ! »

Au loin, l'obscur taillis

A répété le cri d'alarme et tressailli.

Les morts se sont levés.

 

Qui donc monte la garde

Ainsi sur l'Outaouais?

 

Dans la forêt blafarde

Les morts sont réunis, sans qu'aucun ne retarde.

 

La voix du chef reprend, dolente comme un chant :

 

« Compagnons, écoutez les brises du couchant;

Écoutez les soupirs oppressés qu'elles traînent;

Entendez les sanglots, longs et lourds, qui s'enchaînent

Et tordent sur nos fronts leurs essaims de douleurs -

Vous connaissez l'accent de ces sombres clameurs;

C'est le Verbe de France ! - on l'étouffe - il se meurt ! -

C'est à nous de sauver les frères que la haine

Étreint sauvagement tout à l'ouest, là-bas -

 

« Qu'un des seize retourne au poste du combat

Et tranche de sa main leur rneurtrissante chaîne !

Qui veut? »

 

« Moi » ! répondit une voix sous les fûts.

« Va » ! dit Dollard.

 

- Et de Lestres s'en fut. »

 

L'appel de la race et la génération de 1880-90

 

Récemment à Québec, lors de la séance annuelle de la Société du Parler français, un conférencier a cru devoir défendre les maîtres de la génération de Lantagnac, qu'on accuserait, parait-il, d'avoir manqué de patriotisme. Ceux qui se voudront bien se reporter aux pages 14, 15, 16 de l'Appel de la race, verront que les collèges sont mis en cause, en cette affaire, de façon plutôt discrète. Les maîtres de Lantagnac ne furent pas des coupables mais surtout des victimes; ils eurent à souffrir, comme leurs élèves, d’ « une atmosphère alors régnante dans la province française du Québec », atmosphère créée, empoisonnée par les politiciens. Que la formation nationale n'ait pas été ce qu'elle aurait dû être dans notre enseignement secondaire, cela ne met nullement en doute le dévouement de nos vieux maîtres. La bienfaisance générale de leur oeuvre demeure; elle n'a besoin d'être défendue que par la vérité historique. Or, c'est principalement, par l'enseignement de l'histoire et de la géographie nationales que se fait, au collège comme à la géographie nationale que se fait, au collège comme à l'école, l'éducation du patriotisme. Sur les lacunes de cet enseignement, tel qu'il se donnait jusqu'à ces derniers vingt ans, nous n'en appellerons qu'à un seul témoignage : celui de M. l'abbé Camille Roy. M. l'abbé Roy ne cultivait pas encore le genre violent. Mais voici avec quelle ironie tranquille il a jugé un jour l'enseignement de l'histoire du Canada et celui de la géographie canadienne dans nos collèges. M. Roy voulait alors - c'était en 1904 - une « éducation plus nationale ». Nous citons :

 

« Si ce n'est pas toujours le talent qui a manqué à nos écrivains, pourquoi ne savons-nous pas assez bien voir ce qui est à côté de nous et sous nos yeux ? Pourquoi ne comprenons pas assez vite ni assez complètement la vie canadienne, et toutes ses nombreuses et infinies manifestations à travers nous-mêmes, à travers la nature et à travers l'histoire ?

 

Et donc, quels moyens nous conviendrait-il de prendre pour nationaliser nos esprits ?

 

Il peut y avoir à ces questions de bien différentes réponses. Me permettez-vous, du moins, d'en indiquer une ce soir, et qu'il faut avoir le courage de faire sans chercher à nous dérober derrière notre amour-propre d'éducateur et de professeur. Si nous voulons mieux apercevoir les choses de chez nous, et réprimer en une suffisante mesure cette tendance que nous avons à soumettre trop nos idées, nos jugements et nos goûts littéraires à des influences extérieures, européennes et surtout françaises; si nous voulons aussi combattre l'indifférence parfois dédaigneuse qu'ici l'on professe pour la littérature canadienne, il nous faudra, dans nos maisons d'éducation, donner aux enfants et aux jeunes gens une instruction qui soit, en vérité, plus nationale; nous devrons tâcher à mieux pénétrer notre enseignement, le primaire et le secondaire, des choses du pays, à le remplir davantage de tous les souvenirs, de toutes les espérances, de toutes les ambitions, de toutes les réalités de notre histoire.

 

Pour ce qui est de notre enseignement secondaire, il est dans quelques-unes de ses parties trop calqué sur l'enseignement secondaire français. Non pas, certes, qu'on lui puisse reprocher de faire une trop large place à l'étude des classiques anciens et modernes; mais il pourrait nous instruire d'une façon plus précise des multiples aspects de la vie canadienne, et, pour parler autrement, il pourrait faire une place plus large encore à l'étude de l'histoire de notre pays, de sa physionomie et de ses richesses, à l'intelligence de ses développements politiques, sociaux et littéraires. Il ne faut pas que nos écoliers apprennent l'histoire et la géographie comme s'ils étaient de petits Européens, et, dans l'Europe, de petits Français; ils les doivent plutôt étudier comme s'ils étaient de petits Américains, et, dans l'Amérique de petits Canadiens. Pourquoi seraient-ils capables d'en remontrer à un lycéen, de Paris sur je ne sais quel roi fainéant, vu sur le système orographique de la Forêt-Noire ? Pourquoi vous pourraient-ils édifier sur quelque Pharaon dont il ne reste pas même une momie, s'ils n'ont vraiment que des lumières trop confuses sur le caractère et sur les transformations de notre vie coloniale, sur LaFontaine et Baldwin, sur l'histoire de nos cinquante dernières années, sur la nature et le progrès de notre civilisation et de nos institutions, sur la géographie physique et les ressources économiques de notre pays ? Si en France, en Allemagne, en Angleterre, l'élève qui a fait son cours classique connaît avec quelques détails l'aspect et la vie de chaque province ou de chaque département, pourquoi nos élèves n'auraient-ils pas sur les différentes provinces du Canada et sur les différentes régions de notre province de Québec des notions aussi exactes et aussi complètes? Et qu'avons-nous donc à tant blâmer les Européens d'ignorer trop le Canada, si du moins ils ont cette sagesse que nous leur pourrions davantage emprunter, et qui est, en ces matières, de toujours commencer par bien étudier son propre pays. Le mal n'est pas que, étant Canadiens, nous sachions tant de choses sur l'Europe, sur l'Asie, sur l'Afrique et sur l'Océanie, mais que apprenant tant de choses sur tant de peuples et tant de pays, nous ne pouvons peut-être nous suffisamment appliquer à très bien connaître et notre peuple et notre pays. » (Essais sur la littérature canadienne, pp. 368-371).

 

Nous ne croyons pas qu'il y ait intérêt à prolonger cette conversation. Mais si l'on y tient, nous y reviendrons.

 

(1) Nous supprimons ici quelques épithètes assez peu bienveillantes pour ce Français de McGill.

 

Source : Jacques Brassier [pseudonyme de Lionel Groulx], « L’Appel de la race. Vers une troisième édition », dans L’Action française, Vol. IX (février 1923) : 118-123

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