Documents d'histoire
du Québec
Last
revised:
Octobre
2004
|
Documents
d'histoire du Québec/Documents of Quebec History
Notre
nationalisme
par
André
Laurendeau
dédicace
:
à
Henri Bourassa et à l'abbé Lionel Groulx, l'un précurseur,
l'autre artisan d'une doctrine d'où ces pages procèdent.
les
tracts des Jeune-Canada
UN
MOT D'INTRODUCTION
Cette
brochure étudie sommairement la position du chrétien vis-à-vis
du nationalisme et de l'action temporelle en général.
Elle esquisse l'histoire du nationalisme canadien français et
définit les aspirations de la jeunesse patriote.
Problème
actuel - sujet très vaste.
Il
aurait fallu un gros in-folio, on offre un tract.
On
s'aventure en des domaines périlleux; et pour s'excuser d'être
jeune, on s'appuie sur des autorités qu'on cite abondamment.
L'on
en veut d'abord appeler d trois grands catholiques et leur demander
TROIS...
TÉMOIGNAGES
Joseph
de Maistre déclare qu'il a rencontré des Russes, des Portugais,
des Italiens, des Allemands, jamais l'homme en soi.
Gonzague
de REYNOLD
C'est
beau, un peuple qui se réveille tout à coup avec un grand
frisson, comme un corps d'homme et qui s'aperçoit qu'on parle
la même langue et que d'un bout à l'autre on n'est plus
qu'une seule pièce, un seul corps et une seule âme.
Paul
CLAUDEL
(La
nation) est rigoureusement différenciée des autres; elle
poursuit une mission qui lui est départie par la Providence,
et c'est dans la mesure où elle est fidèle à cette
mission qu'elle accède à une valeur universelle.
(...)
Ce n'est pas en minimisant, en trahissant la mission nationale
qu'on aboutira à l'harmonie (...). Chaque peuple, en tant qu'élément
historique, fils de la tradition, possède sa signification propre
: à chacun de la dégager et de lui demeurer conforme.
DANIEL-ROPS
Notre
nationalisme
POSITION
DU CHRÉTIEN
1°
EN FACE DU NATIONALISME
DROIT
THÉORIQUE
Les
catholiques ont toujours admis le droit théorique du citoyen
au patriotisme; et, corrélativement au droit, le devoir. Ce devoir
et ce droit, ils les savent fondés en nature. Je regarde ma nation
comme, père de famille, je regarderais ma famille. Je veux l'aimer,
non pour elle : pour Dieu. Mais pour Dieu, en Dieu, je veux l'aimer,
elle. Elle, sans nier les autres, envers qui j'ai des devoirs.
Elle, avant les autres, selon l'ordre de charité établi
par Dieu. Je serais coupable d'élever les enfants du voisin plutôt
que les miens; ce qui ne me fera pas haïr les enfants du voisin
ni ne m'empêchera de leur donner le bon exemple : loi divine,
loi naturelle.
L'Église
n'a pas condamné le nationalisme en soi; elle a anathématisé
l'esprit qui anime certains nationalismes. Ceux-ci -- égoïsme
racial, orgueil du sang ou de l'esprit -- reviennent à la déification
d'une forme de soi-même. Il n'importe. Tous les amours désordonnés
ne font rien à l'amour normal, pas plus que l'union libre n'enlève
au mariage sa légitimité. (1)
Le
nationalisme défend des richesses : les richesses culturelles.
Le vrai christianisme ne nie et ne refuse aucune richesse : il l'intègre.
Il embrasse tout ce qui n'est point mal et le couronne. Nier la nation,
le devoir national, cela n'est pas selon l'idéal catholique (c'est-à-dire
universel et respectant la personnalité) mais selon l'idéal
communiste (c'est-à-dire internationaliste et niveleur). Se révolter
contre les exigences du patriotisme, faire sauter un cadre naturel et
créé par Dieu -- car « de même que Dieu
a créé la famille après la chute, de même
a-t-il créé la nation en instaurant le babélisme
ou la confusion des langues » (Paul Dumas) -- : cet ordre
n'a pas été conçu par le Saint-Père, mais
par Karl Marx et Lénine. Il ne vient pas de Rome, il vient de
Moscou.
Dans
la préface de son Saint Jean Bosco, Henri Ghéon confesse
qu'il n'était point « très sûr de ne
pas s'ennuyer en compagnie des saints » parce qu'il craignait
que la perfection ne coulât tous les hommes dans le même
moule. Il a appris depuis « que cette religion (la catholique)
enseigne aussi la diversité interchangeable, irréductible
de la création ». Ce qu'il affirme des diversités
de personnes, on peut le répéter des diversités
de nations. « L'expérience nous apprend -- si n'y
suffit la théologie -- que la grâce respecte les dons de
la nature, se plaît à les mettre en valeur, les renforce
en les épurant, les exalte, les parachève ».
Un peu plus, Ghéon dirait : s'y affine. Et il ne fait en somme
que traduire saint Thomas : Cum igitur gratia non tollat naturam
sed perficiat... (2) C'est en sainte Jeanne d'Arc qu'on trouve
la plus pure et la plus totale expression du patriotisme. A moins qu'on
ne craigne pas d'affirmer que c'est dans le Christ lui-même. (3)
Voilà
pourquoi les catholiques ont toujours admis le droit théorique
du citoyen au patriotisme.
DROIT
PRATIQUE.
Poussons
hardiment de la théorie à la pratique : voici que de bonnes
âmes prennent peur, qu'elles immobilisent l'action au nom de principes
excellents qu'elles appliquent à faux. « Respect aux
ordres du Pape » s'écrient-elles. « Le
Pape est antinationaliste. Le Pape n'a jamais poussé les peuples
au nationalisme. »
Halte-là,
brave homme! et voyons les choses comme elles sont. Ce n'est point quand,
en Italie et en France, les forces de l'Action catholique sont menacées,
tenues en suspicion par les forces d'un Mussolini et d'un Maurras, ni
quand le racisme assure en Allemagne les bases du néo-paganisme,
que S.S. Pie XI va lancer au monde un appel en faveur du nationalisme.
Le rôle du Pape est de défendre la catholicité de
l'Église et non des particularismes, si estimables ceux-ci soient-ils.
On ne peut conclure de là que le Saint-Siége soit antinationaliste;
on n'a pas le droit, non plus, d'usurper sa place. Le Pape vit au Centre,
les nations à la périphérie; à elles de
sauvegarder le particulier, au Père de sauver l'universel. --
Ce qui n'a pas empêché l'Osservatore Romano, organe
du Vatican, de proclamer l'an dernier, dans un premier-Rome, l'existence
« de ce double devoir, dont on n'a peut-être pas toujours
une notion précise et dont on a souvent abusé : patriotisme,
nationalisme. -- Oui, nationalisme! C'est un sens, une idée,
un principe chrétien lui aussi... »
Considérons
le Canada, non l'Europe. Vivons au vingtième siècle, non
au temps des Burgondes, des Gallo-Romains ou des Bretons.
« Les
catholiques se doivent à eux-mêmes d'être des agents
d'ordre et de paix dans chacune de leurs patries ». (4) Aussi
quelques catholiques lèvent-ils les bras au ciel devant la perspective
de réclamations séparatistes. L'ordre! où est l'ordre
? Ne serait-il pas dans le Sécession si j'y vois la seule façon
de sauver l'objet d'un patriotisme légitime et nécessaire
? Question d'interprétation : on peut combattre notre Laurentie
avec des arguments d'ordre naturel, mettre en doute la possibilité
de sa réalisation, même à lointaine échéance,
refuser les solutions intégrales; on ne saurait la stigmatiser
avec des arguments d'ordre théologique.
Le
réel ne doit pas nous effrayer, ni les suites d'un acte, les
principes étant solidement assis et les lois logiquement déduites.
Timidité et christianisme font mauvais ménage. Certaine
sagesse n'est que médiocrité et certaine vertu, que pusillanimité.
Un cas extrême : au nom d'une exception qu'elle avait de la France,
sainte Jeanne d'Arc n'a pas simplement culbuté des idées.
Mais, pour sa conception juste (et discutée), elle a fait tuer
des hommes. Sa certitude, j'en conviens, reposait sur une évidence
objective et ses Voix se montraient catégoriques; qu'est-ce que
cela prouve ? Dieu va-t-il se mettre à nous dicter personnellement
nos devoirs ? les ordres qu'il nous transmet par l'intermédiaire
de la loi naturelle sont-ils discutables, leur bien-fondé croule-t-il,
et dois-je attendre des miracles pour agir?
Pareille
phobie n'implique pas seulement une faiblesse de caractère, elle
suppose une erreur de jugement; à tout le moins, un défaut
de réalisme.
Illogisme
de cet arrêt. Car le cas concret se pose. Je dois agir. Que faire
? On a le droit d'être Canadien français, c'est entendu.
Où peut-on exercer ce droit? Dans sa chambre, portes et fenêtres
closes ? Accepter la vie sans l'alimenter ni la défendre? Alors,
le nationalisme serait un péché et je n'aurais plus qu'à
me coucher pour mourir. Est-il possible que Dieu, que l'Église
me demandent cela ? Pourquoi le feraient-ils ? Parce que, dans le national
on s'aventure sur un terrain glissant? Et dans le social! Combien
sont-ils qui admettent les principes de Quadragesimo Anno sur
le papier tandis qu'ils ne bougent plus, s'arrêtent, s'immobilisent,
sèchent sur place dès qu'il faut tailler dans la chair
vive et... les bénéfices ? -- Le christianisme cesserait
d'être un régime de surélévation, il serait
un régime d'amputation; il ne surnaturaliserait point l'homme,
il le détruirait. Nous voici dans le jansénisme.
Je
ne nie point que l'erreur soit généreuse. Elle nous aidera
à fixer des limites. Car nous aussi pratiquons et voulons pratiquer
l'ultramontanisme. Il importait que nous nous arrêtions là-dessus.
Cela aura été providentiel, je l'affirme sans crainte,
qui nous oblige à fortifier notre position de ce côté,
à l'heure où s'oriente notre groupe; et nous n'éprouvons
que du respect et de la reconnaissance pour nos sincères contradicteurs.
-- Fortifier notre position : à l'extérieur, faire connaître
notre pensée et tuer l'équivoque; à l'intérieur,
préciser notre propre point de vue. On reconnaîtra dans
les pages qui suivent une tentative dans ce sens.
Nous
arrivons à la conclusion qu'un peuple comme un homme a le droit
de défendre son existence et de vivre concrètement sa
vie.
2°
EN FACE DE L'ACTIVITÉ TEMPORELLE
Les objections n'ont pas fini de pleuvoir sur nous. Voici que, sans
les nommer, on interpelle les Jeune-Canada; « Jeunes gens
de mon pays, l'Église est menacée. Or, si l'Église
du Christ, en tant que telle, a les promesses de vie éternelle,
l'Église du Canada, dont vous êtes membres, ne les a pas.
Dans une époque troublée comme la nôtre, une jeunesse
doit employer toutes ses énergies à la défense
de l'Église ».
L'objection
est grave. Elle met en jeu non plus seulement quelqu'une de nos thèses
mais notre existence même. (5) Elle nous invite, ou bien à
nous dissoudre, ou bien à nous transformer en oeuvre d'Action
catholique. Or nous ne voulons pas disparaître; et quelles que
soient notre admiration et notre estime pour l'A.C.J.C., notre vocation
n'est pas de nous laisser assimiler par elle.
Appelons
à notre aide Jacques Maritain et empruntons-lui quelques distinctions
très opportunes. (6)
LES
TROIS PLANS D'ACTIVITÉ.
Il
y a trois plans d'activité pour le chrétien : le plan
spirituel, le plan temporel, et le plan du spirituel
considéré dans sa connexion avec le temporel.
Sur
le plan spirituel « notre activité vise
comme objet déterminant la vie éternelle, Dieu et les
choses de Dieu, l'oeuvre rédemptrice du Christ à servir
en nous et dans les autres. C'est le plan de l'Église elle-même.
Sur
le plan temporel « notre activité, tout en
étant, si elle est droite, rapportée à Dieu comme
fin dernière, vise de soi, comme objet déterminant des
biens qui ne sont pas la vie éternelle, mais qui conservent d'une
façon générale les choses du temps, l'oeuvre de
la civilisation ou de la culture ». C'est dans le temporel
qu'on cultive son jardin, qu'on bâtit une église ou qu'on
fait de la politique. « C'est le plan du monde ».
Ces
deux plans, nettement distincts, ne sont pourtant pas séparés.
Le
troisième plan est intermédiaire. C'est celui "du
spirituel lui-même comme infléchi du côté
du temporel et joignant celui-ci ». Le chrétien
y a pour objet déterminant « la vie éternelle
et l'ordre des choses divines, soit comme demandant la sauvegarde des
biens propres du spirituel dans l'ordre du temporel, » (ainsi,
les encycliques de Léon XIII et de Pie XI sur les problèmes
sociaux sauvegardent dans le monde les intérêts surnaturels)
« soit comme donnant d'en haut les règles suprêmes
dont dépend le bien de l'ordre temporel lui-même »
(comme dans les questions du mariage et de l'éducation). « C'est
le plan du spirituel comme joignant le temporel ».
Or,
sur le premier et le dernier de ces plans (le spirituel et le spirituel
joignant le temporel) on agit en tant que chrétien; on
engage l'Église et on est soumis à l'Autorité hiérarchique.
L'Action catholique évolue sur ces deux plans qu'elle ne
peut dépasser sans cesser d'être elle-même.
Sur
le plan temporel, on n'agit plus en tant que chrétien mais en
chrétien; on n'engage pas l'Église, on n'engage que
soi-même. Tout soi-même, insiste Maritain : « moi-même,
qui suis chrétien, qui (...) ai vocation d'infuser au monde,
là où je suis, une sève chrétienne ».
C'est sur ce plan qu'évoluent les Jeune-Canada.
Maritain
conclut : « ...au regard de l'ensemble considéré
collectivement de la population catholique d'un pays, une activité
temporelle complète, politique aussi bien que sociale et civique,
de catholiques agissant en catholiques, est normalement requise;
nous pensons même qu'à ce point de vue la carence de formations
proprement politiques, d'inspiration authentiquement chrétienne
mais spécifiées par une certaine conception du bien commun
temporel, se fait partout cruellement sentir aujourd'hui ».
Une telle activité (à propos de la presse) « semble
répondre à une nécessité vitale ».
L'ACTIVITÉ
TEMPORELLE
Donc,
les avocats pourront continuer sans remords à exercer le droit,
les médecins à soigner, les ouvriers à travailler
de leurs mains. Leur action est nécessaire. Ils pourront agir
dans le temporel, ils devront agir dans le temporel : pourvu que ne
s'établisse en eux aucun divorce entre le temporel et le spirituel.
II y a deux façons pour un chrétien d'agir : en catholique
ou en tant que catholique. II ne peut à aucun moment
et dans aucune circonstance se comporter comme un païen. Jamais
il ne peut s'évader du christianisme. Même quand il cassera
de la pierre, la foi sera l'âme de son acte.. Le libéralisme
mentait qui sciait l'homme en deux. « La vie publique et
la vie privée ». C'est faux. Pour un catholique, il
n'y a qu'une vie : la vie catholique.
La
religion ne prend pas la place de la technique, comme nous le disait
Etienne Gilson, la bonne volonté ne tient pas lieu de compétence.
Je devrai connaître à fond la loi, la médecine,
la politique, etc., suivant ma profession ou mon métier car « je
ne ferai bien mon travail qu'en ayant à l'égard de l'objet
visé la compétence et les armes voulues ».
Si,
dans un pays, il n'y avait plus d'avocats ni de médecins ni de
politiques catholiques, le Droit, la Médecine et la Politique
de ce pays se paganiseraient vite. Et aussi le nationalisme. . Voila
pourquoi je sers utilement l'Église du Canada en y défendant
catholiquement mon nationalisme.
Définir
cette activité, on l'a vu, c'est en poser les conditions. Dans
ce sens large (et improprement) l'on peut dire que toute oeuvre de chrétien
est de l'action catholique. « Jeanne d'Arc »,
écrit la Junge Front, « est la sainte du
siècle, elle l'aime, elle se sacrifie pour lui; cela comme un
devoir purement charnel, temporel : délivrer un peuple d'une
détresse insupportable, rendre la couronne au roi légitime,
chasser l'ennemi. (8) Elle ne prend pas prétexte de sa mission
pour quitter le monde, mais au contraire, elle entre dans le monde,
au plus épais de la mêlée, sur le point le plus
dangereux, sur le terrain militaire et politique... »
Sublimité
de cette mission. Nous n'avons pas à en excuser la médiocrité;
elle n'est pas médiocre, mais à nous redresser, à
nous raidir pour en porter le poids. Nous ne rendrons point compte d'elle,
mais elle de nous. Nous n'allons pas à la curée, mais
à la sainte croisade. Nous n'avons point à le dire, devant
juger nous-mêmes nos intentions : nous voudrions que notre oeuvre
s'enfonce dans le temporel pour y traîner le spirituel, qu'elle
crie de par sa réalité, de par son être même
: Place au Christ, place à la Croix. Cela, non seulement nous
n'avons point à le dire mais nous n'avons pas le droit de le
dire : d'autres chrétiens pourraient nous combattre, qui seraient
animés d'une ferveur identique. Des techniques contradictoires,
informées par un même esprit, pourraient lutter avec une
égale Charité. Il suffit que nous le voulions, que nous
le sachions; et que nos adeptes le sachent aussi.
Qu'on
incrimine tel de nos actes; telle parole peut être de haine ou
de colère : mais confessons d'avance nos faiblesses individuelles.
Notre
position, elle, est inattaquable.
UN
EXEMPLE
Appliquons,
pour mieux la comprendre, la distinction de Jacques Maritain à
deux oeuvres familières à nos lecteurs, en nous maintenant
strictement sur le terrain du national.
Les
JOCISTES (9) agissent en tant que chrétiens. Militants
d'Action catholique, ils engagent l'Église et la Hiérarchie.
Leur domaine : plan du spirituel et plan du spirituel comme
joignant le temporel.
Les
JEUNE-CANADA agissent en chrétiens. Militants d'action
nationale, ils n'engagent ni l'Église ni la Hiérarchie,
mais ils engagent pleinement leur personne, qui est chrétienne.
Leur domaine : plan du temporel. Au point de suture entre le
spirituel et le temporel, ils doivent soumission aux ordres de l'Église;
par exemple, ils ne peuvent appuyer leurs réclamations sur le
principe des nationalités et ce, indépendamment d'autres
considérations, parce que Rome l'a condamné. En d'autres
termes, tout en se maintenant dans le temporel, ils doivent reconnaître
la primauté du spirituel; davantage, leur action dans le temporel
doit être avant tout une admission pratique et une volonté
de faire admettre pratiquement cette primauté du spirituel.
Appelons
patriotisme la vertu morale qui consiste en l'amour équilibré
de sa patrie et de sa nation.
Appelons
politique (10) nationale l'incarnation du patriotisme
dans une forme organisée, sa systématisation dans une
doctrine qui s'avance très loin dans le réel et avec laquelle
un groupe d'hommes se confond. La politique nationale applique les principes
généraux du patriotisme; elle va jusqu'aux exécutions
qu'elle prévoit ou accomplit si elle s'empare du pouvoir. Elle
demande telles réformes.
Les
principes du patriotisme, issus directement de la loi morale, obligent
le chrétien en tant que chrétien.
La
politique nationale ne l'oblige pas en tant que chrétien.
J'admets que l'âme de cette politique, c'est le patriotisme, mais
cette âme pouvait informer mille corps dissemblables, et c'est
l'un de ces corps que la politique a épousé. Moralement,
si elle respecte les conditions posées, elle est bonne; d'autres
pourraient l'être également.
Les
Jeune-Canada font de la politique nationale; ils pourraient
même lancer ou appuyer un parti. Les Jocistes n'ont pas
le droit de faire de la politique nationale; ils doivent se maintenir
hors des partis.
Le
Je une-Canada prolonge l'action de la J.O.C. Absolument, une
politique nationale est aussi nécessaire que le patriotisme.
Telle ou telle politique nationale ne l'est pas.
Si
j'établis les principes du patriotisme canadien-français
ou les droits et devoirs qui en découlent, j'oblige tout le monde
: y compris les éducateurs, y compris les prêtres et la
J.O.C.; je les oblige en tant que chrétiens, (11) donc,
en tant qu'éducateurs chrétiens, en tant que prêtres
(12) et que J.O.C.
Si,
de ces principes, je déduis la nécessité du séparatisme
ou d'une Laurentie, les Jocistes, les membres du clergé, en tant
que citoyens, pourront me suivre. Pas en tant que chrétiens (à
moins que l'on ne prouve que l'état de choses actuel s'attaque
directement au bien de l'Église). Tant mieux si mon raisonnement
contraint leurs intelligences; mes principes étant justes et
légitimes mes applications, ces hommes auront droit d'y applaudir.
Tant pis si je ne les convaincs pas : l'Autorité n'interviendra
ni pour ni contre moi.
La
distinction admise, reste à apprécier les deux domaines.
Plusieurs facteurs interviennent, se multiplient l'un par l'autre.
Doivent
entrer en ligne de compte : les circonstances
de temps et de lieu. Nulle part au monde une J.O.C. ne saurait discréditer
le patriotisme, vertu que « l'Église admet »,
qu'elle « impose à ses disciples », la
faisant « découler du quatrième précepte
du Décalogue » (S. E. le cardinal Villeneuve). Ce
serait en somme se tourner contre elle-même, la vérité
morale étant une. Elle le peut moins encore dans un pays où
le milieu ethnique représente une sauvegarde naturelle de la
foi, où le nationalisme n'est pas, comme en certaines contrées
européennes, en état de péché mortel, et
où le peuple, dans l'ensemble, ne fait pas au patriotisme sa
place. Elle doit accepter le fait national : une nation canadienne-française
(ou laurentienne), et non se comporter puérilement comme s'il
n'était pas. (13) Elle le doit surtout parce qu'évoluant
dans un milieu ouvrier, elle lutte plus efficacement contre l'internationalisme
révolutionnaire qu'y propagent les communistes en ayant sous
ses drapeaux des hommes enracinés au terroir, des Canadiens
français (plutôt que des « hommes tout court »)
attachés à leur patrie, ne perdant pas pour cela le sens
universaliste de la charité. On voit que l'Action catholique
intégrale comprend implicitement l'action nationale, dans le
sens qu'on vient de dire. Au même titre que l'action sociale.
Acceptant celle-ci, la logique nous force à accepter celle-là
: toutes deux se trouvent sur le plan du spirituel comme joignant
le temporel.
Entrent
malgré nous en ligne de compte et risquent de fausser le jugement
: notre formation, nos idées préconçues, certaine
manie d'importation, nos passions, notre toute petite expérience
quand elle ne veut pas accepter son rang de subalterne dans l'expérience
plus vaste que nous fournissent le passé et les livres.
Par
ailleurs, sur son propre terrain, une oeuvre d'action temporelle est
libre de conclure les alliances qu'elle voudra. Tandis qu'une oeuvre
d'Action catholique doit conserver jalousement son indépendance,
que ce soit vis-à-vis de groupements libres (comme les Jeune-Canada,
qui prêchent une politique nationale) ou vis-à-vis
des gouvernements (comme celui de monsieur Taschereau, qui pratique
une politique antinationale). Surtout si ce gouvernement a des
tendances à l'autoritarisme.
Donc,
deux espèces d'activités pour un chrétien. Nettement
différenciées, chrétiennes toutes deux. Nécessaires
toutes deux. On a pu voir en ces pages un plaidoyer pour la seconde
: point. Ceci voudrait constituer un appel en faveur des deux formes
d'apostolat. Il est loisible à la jeunesse de choisir entre
ces deux formes, nous l'avons prouvé grâce à la
distinction de Jacques Maritain. Mais si la jeunesse a le droit
de choisir entre deux formes d'action, elle n'a pas le droit de choisir
l'inaction.
NOTRE
NATIONALISME
Soit.
Nous avons posé, nous aussi, des principes. S'appliquent-ils
au cas qui nous occupe, ou va-t-on nous retourner notre argument : «
Ce nationalisme dont vous parliez, rien à dire là
contre. Vous déterminez des conditions et des limites qu'en
fait le nationalisme canadien-français ne respecte pas. »
Pour
tenter d'y voir plus nettement et pour éviter des chances d'erreur,
nous allons distinguer le passé du présent et nous interroger.
Notre
nationalisme remplit-il ces conditions et respecte-t-il ces limites
?
1.
L'A-T IL FAIT DANS LE PASSÉ?
ESQUISSE
HISTORIQUE
Un
tableau du passé nous mènerait loin et exigerait
une compétence que nous n'avons pas. A peine nous permettrons-nous
une brève esquisse, en renvoyant nos amis au tome second
de l'Enseignement français au Canada, précieuse
monographie écrite par l'abbé Lionel Groulx dans un esprit
de saine critique historique et d'objectivité; l'auteur ne s'y
déclare point infaillible et cette humilité a déjà
je ne sais quoi qui nous rassure. Toujours est-il que ce bouquin raconte
nos luttes en faveur d'un enseignement catholique et français
et qu'il se trouve à analyser nos pires crises (si crises il
y a eu) de nationalisme.
Le
nationalisme commença par nous enlever l'arme des mains. Cela
se passait aux alentours de 1759. Nationalisme terrien. La famille allait
crever de faim parce que l'homme, le milicien, bataillait pour la Métropole.
Les villages flambaient, car c'est ainsi que nos « maîtres »
nous sont apparus, la torche au poing, incendiaires. L'agriculteur se
sauva des contraintes de la guerre et revint moissonner son reste de
moisson. La France avait quasi disparu sous l'Administration. II y avait
les beaux guerriers qui se battaient pour le roi; eux n'avaient pas
des âmes de fonctionnaires; ils aimaient la France et le roi,
ils furent vainqueurs tant qu'ils restèrent un contre six; au
fond ils ne nous comprenaient pas et je crois qu'ils ne nous ont pas
aimés. -- Et il y avait les habitants, ceux du Pays,
qu'on appelait coloniaux, ceux qui ne passaient point mais habitaient.
Les premiers n'eurent pas à opter, ils se firent tuer ou bien
ils retournèrent chez eux. Les autres avaient opté pour
le Pays et restèrent chez eux. Ils furent, sans le savoir, parce
que cela était naturel, parce qu'ils défendaient ainsi
leurs foyers, parce qu'ils ne pouvaient pas faire autrement, obéissant
à un sûr instinct de conservation, ils furent nationalistes.
Leurs curés aussi. On ne dira pas que nous avons appris le nationalisme
de la Révolution française.
On
ne le dira pas, assurément. Deuxième étape 1774,
l'Acte de Québec. 1774 , c'est tout de même avant
89. D'ailleurs il n'est question ni de liberté ni de fraternité
ni d'égalité. On dit, dans un style un peu lourd, très
respectueux : Nous sommes français et entendons le rester. Pourquoi
? Parce, que nous le sommes. On n'explique pas pourquoi on est le fils
de son père.
179I
. Nous voici un pied dans la démocratie et deux pieds dans la
politique. Hélas! Mais les hommes jouent leur rôle comme
ils le peuvent. Cela nous mène aux révoltés de
37 . Il nous suffit de savoir qu'ils furent une poignée,
des paysans, exaspérés, qu'une triste idéologie
leur avait brouillé le cerveau, qu'ils donnèrent leur
vie et que, quant au fait, ils étaient justifiables.
La
Fontaine, chef selon la Constitution, ferme, d'un nationalisme courageux
et froid. Parla peu et agit. -- La chaîne se perd.
Qui
la retrouve? Qui retrouve le nationalisme canadien-français ?
Mercier d'abord. Son effort est intermittent. Puis un journaliste catholique,
d'un catholicisme militant et un peu étroit, catholique comme
l'était Louis Veuillot ce qui veut dire, n'est-ce pas, ultramontain
: J.-P. Tardivel. Ce catholique-là redécouvre le nationalisme
canadien-français. Il va plus loin. II reprend une idée
de 1837 à Wolfred Nelson et au Canadien : c'est un séparatiste.
Il faut lire son épopée Pour la Patrie, espèce
de roman à thèse assez quelconque, n'était la valeur,
le raffinement des sentiments. (14) Ah! ce nationalisme-là se
maintient près de Dieu.
S'en
éloigne-t-il avec Bourassa? On l'a prétendu. La théologie
impérialiste fit jadis fureur. Ce temps n'est plus et on reconnaît
l'orthodoxie des thèses bourassistes. On se conforme à
plusieurs d'entre elles : le nationalisme canadien -- aussi bien que
le canadien-français -- sort de lui. Une fois de plus nous aurons
influencé fortement la politique du pays, et cela grâce
à Henri Bourassa. On l'oublie pour penser à sa superbe.
On oublie peut-être aussi qu'il nous a délivrés
du carcan des partis et qu'il a le premier éveillé chez
nous des préoccupations sociales. -- Un jour d'erreur ne détruit
pas une existence de vérité. -- Ce fut un grand seigneur
de la pensée canadienne-française et, pour un temps, son
point culminant; aussi, l'une de nos plus nerveuses fiertés et
de nos plus purs désintéressements. Sans ce « sale
caractère », cet « excité »,
cet « exalté », etc., etc., la Confédération
nous aurait peut-être endormis à mort. Il a refusé
d'aller jusqu'au bout de son effort : prenons garde de nier cet
effort. Sa voix dure a lacéré notre paresse. Son ironie,
sa causticité ont passé nos poncifs au vitriol. Quelle
fougue, quelle force, quelle lucidité! Quelle dignité
de vie et quel courage! Cet homme a laissé sur notre nationalisme
sa puissante empreinte.
Notre
doctrine s'éloigne-t-elle de Dieu avec l'abbé Groulx ?
On l'a prétendu. Se souvient-on des querelles suscitées
par l'Appel de la race et d'attaques récentes qui, au
fond, ne cherchaient que lui? Cela est pourtant insensé. L'effort
intellectuel de Groulx, ce fut précisément d'appuyer le
nationalisme sur l'histoire, la réalité culturelle et...
la philosophie de saint Thomas. Il venait après Bourassa et Monseigneur,
Pâquet. Avec lui les vieilles thèses prenaient de l'envergure,
se solidifiaient par la base. Né de la terre -- ce nom trapu
l'indique -- Groulx est resté un terrien. Sous la tournure parfois
académique, il nous enfonce à grands coups de massue la
vérité dans la tête. Solidité, santé,
carrure de paysan. L'âme d'une haute élévation morale,
en appelle constamment à la fierté et à la raison.
Il nous a rappris pourquoi nous devons persévérer dans
notre être. Aucune démagogie oratoire; un prêtre,
une oeuvre de prêtre.
Je
sais ce qu'on peut reprocher à ce regard à vol d'oiseau.
Il dévisage les hommes et glisse sur les idées. II peut
cacher la vérité. La maquiller. Nous voulions montrer
l'esprit de notre nationalisme et n'avons soumis que nos conclusions.
Libre à qui le veut de rouvrir l'enquête.
D'ailleurs,
nous n'esquiverons pas les principales difficultés.
Ici
et là, des campagnes ont été menées, qui
ne méritaient point l'approbation de l'Eglise. Souvent des détails
: éclats verbaux regrettables, protestations irrespectueuses,
hirsutes improvisations désapprouvées dans le secret et
qu'on n'a pas prises au sérieux. Il y a plus grave : l'affaire
de Providence et l'antisémitisme.
L'antisémitisme.
Anti : mauvais signe. Les Juifs sont des assassins. Les Juifs sont
des pouilleux. Dehors les Juifs. On a dit cela depuis sept ou huit
ans. On l'a imprimé. On l'a réimprimé à
cinquante mille exemplaires. Et puis?... et puis l'on n'a pas seulement
tiré sa barbe à un Israélite. Du gueulage, rien
que du gueulage. J'accorde qu'il n'était pas toujours sans esprit;
rarement la charité chrétienne l'inspirait. La haine,
l'appel à la haine, l'anti, ça n'est point chrétien.
On
ne va tout de même pas confondre gogluisme et nationalisme! Le
gogluisme indiquait une carence de patriotisme. On s'en prenait à
l'effet -- richesse des Juifs et leur puissance -- parce que, faute
d'éducation nationale, on ignorait la cause.
D'ailleurs,
l'antisémitisme est international, comme les Juifs. Leur présence
cause partout un angoissant problème, qu'il faudra résoudre
par « des mesures d'autorité gouvernementales »
et non par des pogroms, lesquels « n'ont jamais résolu
aucune question, bien au contraire »; J'extrais ces lignes
d'un article de Jacques Maritain A propos de la Question Juive que
reproduit la Revue Dominicaine de juin dernier et auquel je
renvoie nos philosémites. -- Et monsieur Caisermann, secrétaire
du Canadian Jewish Congress, est un adroit farceur quand il
« prouve » que les Juifs ont tout juste leur part
au Canada.
L'affaire
de Providence. Plus grave encore. Les chefs franco-américains,
par leur valeur personnelle et leur campagne, nous obligent à
les prendre au sérieux. Par ailleurs, l'Église les a condamnés.
Que répondre ?
D'abord,
qu'ils se sont soumis. Il peut sembler curieux de commencer par la fin
: la fin, voyez-vous, éclaire. Les catholiques qui se soumettent
s'appellent Lacordaire, Montalembert. Ceux qui se rebellent se nomment
Luther, La Mennais, ou bien ils ne sont pas catholiques et se nomment
Charles Maurras.
On
a commis des excès, à la Sentinelle ; et aussi
des imprudences; sans compter les maladresses. (Mes renseignements,
de première main, en valent d'autres). On a laissé parler
au nom des chefs un triste étranger qui les a compromis. Certaine
brochure a paru qu'on n'a pu arrêter à temps. Ces hommes
étaient exaspérés, ce qui n'est point raisonnable
mais ce qui, dans les circonstances, se comprend. Nous abordons le cas
irlandais.
Plus
complexe que le cas sémite, le cas irlandais, n'en existe pas
moins.
Chose
curieuse, c'est avant tout chez les missionnaires -- hommes que leur
charge force à prendre contact avec les populations étrangères
-- que j'ai trouvé non de la haine (leur cœur en est incapable)
mais la certitude que nous ne pouvons nous entendre avec les Irlandais
sans que l'entente se conclue sur notre dos : ce qui serait faux des
Ecossais, des Italiens, des Roumains, etc. Peuple persécuté
devient-il fatalement peuple persécuteur? Les démêlés
des Polonais avec les Lithuaniens nous le feraient croire. Un Français
catholique, Monsieur Auguste Viatte, ne craignait pas de dénoncer
dans Sept , hebdomadaire des Dominicains français, l'impérialisme
religieux des Irlandais, qui fait courir, disait-il, de sérieux
dangers au catholicisme en Amérique. Les Canadiens français
ne sont point seuls à se plaindre de ce nationalisme (assurément
bien intentionné) mal dirigé.
L'affaire
de Providence se résume ainsi : nous avions raison quant au fond;
nous avons fait une lutte injurieuse pour l'Episcopat. Condamnés
par Rome, nous avons accepté le blâme et nous nous sommes
soumis.
Ces
excès, presque toujours verbaux, s'expliquent par un manque,
non par une protubérance. Excès en moins, non excès
en plus. Ce que notre nationalisme montrait de malsain venait de sa
précarité; faible à l'extérieur, battu en
brèche par les autres races et par les nationaux eux-mêmes,
vacillant de l'impérialisme au canadianisme tout court et au
colonialisme français, il ne se sentait pas en possession de
ses moyens. Sa doctrine s'assurait lentement; souvent étroite,
elle négligeait des apports substantiels, un art et une science
s'agrippant au sol; on battait à blanc un sentiment naturel et
on arrivait à l'éner ver. Cependant, ces échauffourées
ne nous menèrent jamais loin.
On
est allé jusqu'à nous accuser de gallicanisme à
cause d'un argument émis jadis par Henri Bourassa, celui de « la
langue gardienne de la foi ». D'autres par la suite l'auraient
pris dans un sens absolu, se seraient servis de la foi comme d'un moyen.
Nous,
utiliser la foi comme un moyen de conquête pour la langue ? Nos
prêtres, la transformer en un instrument de domination nationaliste?
Tout de même! Ici, il faudrait déployer le tableau car
il est glorieux. Quand avons-nous tenté d'imposer à une
majorité anglophone un évêque de langue française?
Est-ce pour apprendre le français aux Chinois, aux Nègres
ou aux Esquimaux que chaque année part l'armée de nos
missionnaires ? Est-ce pour prêcher le règne de la Laurentie
ou bien celui du Christ ? Sont-ils nos agents de propagande ou répandent-ils
la Foi de la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine? -- Ceux
qui s'en vont ne sont point des exceptions, mais la fine fleur de notre
courage, la raison suprême d'espérer en une nation qui
fournit allégrement de tels héros.
Non.
Personne n'a jamais compris l'argument en ce sens. On a peut-être
exagéré sa portée, dépassé ses limites.
On ne l'a pas déformé à ce point.
RECONSIDÉRATION
D'UN VIEIL ARGUMENT :
LE
MILIEU GARDIEN DE LA FOI
Que
signifie-t-il au juste ? Avant de l'analyser, substituons au mot langue
le mot milieu qui est plus compréhensif : le milieu gardien de
la foi. (15)
Les
Canadiens français constituent en Amérique un milieu homogène.
Ce milieu est catholique, imprégné par le catholicisme.
Religion souvent miteuse, formaliste, routinière et sans grande
influence sur la vie; sincère, quand même elle n'est pas
toujours comprise ni embrassée à plein.
Îlot
français dans un océan anglo-saxon. « Îlot
de spiritualité » dans un océan matérialiste,
on s'excuse de le répéter.
Sa
langue n'étant point celle de la grande majorité, la nation
est forcée de se pourvoir d'un système d'enseignement
d'éducation, de se créer des journaux, une radio, une
littérature, etc., etc. Sa langue en fait un milieu plus ou moins
ferme. Un milieu tend de soi à se défendre. Comme ce peuple
est catholique en même temps que français, l'enseignement,
l'éducation, les lois,. la science qu'il se donnera, en même
temps que français, seront catholiques. Cela constituera pour
sa foi un rempart naturel.
Supposez
qu'il perde sa langue : du coup le milieu se rompt, du coup tombe pour
lui la nécessité d'un cadre original de vie. Voyez-le
se perdre dans le « melting pot » états-unien.
Il continue de subir la pression d'un continent mais où puisera-t-il
la force de maintenir son unité? Règne de la civilisation
de masse. Cela coûte trop cher d'alimenter deux presses, deux
écoles, etc. Rien ne nous appuie plus, nous nous dissolvons.
Or,
par la force des circonstances, en Amérique la langue anglaise
est devenue le véhicule du protestantisme et de l'indifférence
religieuse. Acceptée en bloc et par la foule elle correspond
à une occasion prochaine de péché. -- Les dernières
statistiques fédérales (Dénominations religieuses
par origines raciales : comparer Canadien, Irlandais et Canadien français)
ont projeté là-dessus une lumière d'une douloureuse
crudité. -- Dans toute l'Amérique du Nord, on m'affirme
qu'un seul quotidien catholique de langue anglaise réussit à
végéter; pas un seul n'a tenté de vivre au Canada.
Tandis que chez nous rayonnent trois quotidiens militants de langue
française. -- On le voit, le bon sens et la statistique nous
mènent aux mêmes conclusions.
L'avenir
du catholicisme en Amérique nous est-il commis pour toujours?
Qui ose l'affirmer? Qui ose surnaturaliser la langue française
? L'avenir du catholicisme en Amérique est entre les mains de
Dieu et de sa grâce. On ne songe pas à transformer la foi
en une vertu naturelle que pourrait sustenter un aliment naturel.
Par
contre, la grâce ne repousse point la nature. « La
grâce ne détruit point la nature : elle l'achève ».
N'est-ce pas dire en quelque sorte qu'elle s'y appuie ou plutôt
qu'elle la couronne; un peu comme l'âme informe le corps? Et si
le corps est malade, l'âme, qui n'en souffre pas en elle-même,
en souffre dans sa prise de contact avec la réalité :
on doit s'employer à guérir le corps.
Le
milieu; une citadelle qui me défend. Elle m'arrête les
coups de l'extérieur. Mais si je me tue où si je perds
la santé, les murs de la citadelle, quoique debout, ne me serviront
de rien; limites de cette défense. Un bouclier, rien de plus,
rien de moins.
II
ne suffira pas de garder la langue pour garder la foi. La vraie sauvegarde
du catholicisme, c'est le catholicisme : la foi sauve la foi. Le milieu
est un cadre naturel. Sans vie intérieure et lutte acharnée
contre l'égoïsme renaissant : un beau jour on verra que
le cadre retient tout juste un peu de cendre .
...
Il n'y a pas là trace de gallicanisme.
Parle-t-on
d'apostolat à exercer autour de nous ? « Faire en
sorte que la langue anglaise redevienne le véhicule du catholicisme »?
Libre aux individus que l'aventure tenterait : je me permets de leur
rappeler que le mouvement d'Oxford fut créé en Angleterre...
par des Anglais. On ne veut tout de même pas lancer la nation
dans une telle inconséquence. -- Faire en sorte que la langue
française devienne chez nous le véhicule du plus pur,
du plus intégral catholicisme; forme plus normale et ordonnée
de l'apostolat.
Le
rayonnement d'une force impressionne plus que le plus éloquent
sermon.
2.
ESQUISSE DE LA SITUATION DE FAIT
Parce
que nous sommes des hommes d'espérance, nous regarderons sans
peur la situation. Pessimistes, ce gouffre nous donnerait le vertige.
Optimistes, cette vision fouettera notre ardeur.
Je
regarde autour de moi. Où est-il notre excès de nationalisme
?
Dans
le clergé? On a fait raison ailleurs
de cette injustice. Le clergé dirige l'éducation et on
fait actuellement campagne pour une éducation plus nationale;
qu'est-ce que cela veut dire ?
Les
prêtres les plus patriotes sont souvent les apôtres les
plus fervents du Christ. Je m'incline avec respect devant ces vieux
religieux de chez nous, accusés à tort d'hypocrisie ou
de trahison à leur sacerdoce qui n'ont servi le milieu que pour
mieux servir la foi. J'ai vu leurs têtes blanches s'incliner devant
l'autel. Eux, utiliser le Christ pour la Nation, mettre la Nation avant
le Christ, eux? eux, au seuil de l'éternité, qui n'ont
plus qu'un souffle de vie et leur Amour? prêtres vénérables,
vieillards généreux, bonnes têtes solides de chez
nous. Ça, des nationalistes outranciers... ? Nous serions plus
près de Dieu s'il y en avait eu davantage.
Car
leur nombre est trop restreint. -- Le prêtre qui défend
aujourd'hui le patriotisme remplit des lacunes et il épargne
peut-être au clergé éducateur l'accusation de n'avoir
formé que des sans-patrie, suivant l'expression du Cardinal.
Dans
l' « élite » ?
Quantité de déracinés, d'égoïstes,
de plantes exotiques, de fruits secs, de cyniques et d'abrutis. De nationalistes,
point. Repassez le commerce, l'industrie, la finance, les professions
libérales, la politique, toute la bourgeoisie : une mentalité
de nouveaux riches. L' « élite » du
Canada français, à part une poignée, a trahi. Elle
ne représente, dans sa moyenne ou son ensemble, aucune valeur
nationale, aucune valeur religieuse. Aucune valeur intellectuelle. Règne
de l'individualisme ou du servilisme. II va falloir des secousses prodigieuses
pour la sortir d'elle-même.
Dans
la masse ? Pas économiquement,
elle s'appauvrit au bénéfice de l'étranger : elle
dégoise contre le Juif et l'engraisse. Pas politiquement : elle
réélit des députés qui ne la protègent
point. Elle a la manie de l'anglais : cette manie est implantée
jusque dans les villages les plus reculés. Quand elle s'intéresse
aux problèmes nationaux, c'est pour applaudir des discours de
bonne entente ou du plat saint-jean-baptisme. Montréal a une
commission scolaire catholique et une commission scolaire protestante.
Montréal n'a pas de commission scolaire canadienne-française
et monsieur Victor Doré défend qu'on y fasse de l'éducation
nationale intégrale.
Tout
cela me réjouit le coeur : assurément mais touchons le
fond et nous ne pouvons pas dégringoler davantage. Ces moments
de grande détresse ont toujours précédé
nos plus authentiques réveils. Le réveil commence, nous
le sentons désengourdir petit à petit le corps de la Nation.
Mais
tout cela n'indique pas que nous soyons intoxiqués de nationalisme.
De qui se moque-t-on ici ?
Nous
arrivons au dernier tournant de la route. Nous, y rencontrons l'objection
finale, telle que me l'a formulée un jeune homme de l'ancienne
génération (les générations ne sont pas
toujours une question d'âge) : « L'excès, c'est
le néo-nationalisme, et le néo-nationalisme, c'est les
Jeune-Canada ».
J'abandonne
cette forme apologétique. On nous accuse sans vraiment nous connaître.
Définir le néo-nationalisme, qu'on me permettra de baptiser
le nationalisme laurentien, ce sera ma réponse.
NATIONALISME
LAURENTIEN
Chez
nous, où le patriotisme vit à peine, l'on a perpétuellement
à la bouche le mot de patriotisme. Dans ce pays, où le
nationalisme ne fait que refleurir, tout est national ; le
beurre d'érable, les poètes, les industries, les conservatoires,
la bière et les historiens.
J'ai
eu ce mot en horreur, je l'ai détesté comme j'ai détesté
les apostrophes à la race.
A
force d'en user et d'en abuser, on a vidé ce concept de sa substance.
Nos contemporains se voient forcés de le repenser, (16) d'en
examiner le contenu, de voir s'il se justifie, s'il plonge dans la réalité
ou bien s'il n'est qu'une chimère. La jeunesse éprouve
ce besoin, qui veut appuyer son action sur autre chose qu'une vague
sentimentalité et qui étouffe dans les cadres que lui
ont fixés ses politiciens d'aînés.
Conserver,
soit : de la substance, pas des mots. Aimer, soit : en sachant pourquoi
l'on aime, ce que l'on aime, et où cela conduit. Le national,
soit : qu'est-ce que le national? Rétrécir le problème,
le faire consister en exercices de diction, de vocabulaire ou de correction
grammaticale, séparer les problèmes de leur racine, la
morphologie de la syntaxe, la syntaxe du génie et le génie
de l'âme, c'est dégoûter la jeunesse.
Conserver,
parce que telle est la loi de l'homme, la condition de ses conquêtes
ultérieures; pour se mettre dans le meilleur état possible
de réceptibilité. La fidélité pour la fidélité
: non. Nous voulons bien veiller nos morts, mais la vie ne nous fut
pas donnée exclusivement pour cela.
Tant
pis pour les parlers fautifs, tant pis pour les textes de loi : si nous
allions au fait? Je ne vivrai ni de textes de loi ni de correction grammaticale;
je ne vivrai ni de phrases vides ni de « prudences »
bourgeoises. Ce n'est pas parce qu'un texte de loi nous tolère
que nous allons durer; et quand un texte de loi nous niait, nous avons
duré.
Nous
allons durer à cause de la vie qui est en nous, s'il y a de la
vie en nous et si nous en mettons.
Nous
abordons le problème du national avec cette volonté
d'aller à l'essentiel.
1.
CE QUE N'EST PAS LE NATIONALISME LAURENTIEN
MAUVAISE
HUMEUR
Ceci
ressemble à une explosion de mauvaise humeur ? nous ne croyons
pas. D'autant moins que nous réagissons de toutes nos forces
contre un patriotisme de ressentiment, de haine déguisée,
répétons le mot, de mauvaise humeur : faiblesse qui guette
les lutteurs fatigués.
II
est très facile et très vain de se mettre en colère.
Et aussi, de rédiger une belle protestation. Nous en savons quelque
chose ayant parfois succombé à la tentation. Nationalisme
tracassier et grincheux auquel il faudrait substituer une vision plus
aiguë des choses et un plus large sentiment. Nationalisme de retardataires
: tandis qu'on dresse son réquisitoire, l'adversaire occupe du
terrain; et on croit avoir fait son devoir.
On
commence à protester à partir du moment où l'on
ne peut plus ou ne veut plus agir.
UN
DOUBLE ÉCUEIL
Qui
sont les nationaux ? Mon nationalisme groupera-t-il des Canadiens, des
Français ou des Canadiens français ?
Nous
avons déjà résolu ce problème, on sait dans
quel sens.
Pas
Canadiens tout court : si peu qu'on creuse ce mot, on se rend
compte que la « nation canadienne » est un mythe
inventé par les Pères de la Confédération.
II n'y a pas de nation canadienne. Des hommes, de groupements ethniques
différents, vivent ici dans un même État, unis par
une solidarité économique qui constitue un lien très
fort d'intérêt, voilà tout. Au fond (supprimons
nos préjugés, négligeons les apparences) un Canadien
français diffère autant d'un Canadien anglais ou irlandais
qu'un Français diffère d'un Anglais ou d'un Irlandais,
quoique pas toujours pour les mêmes raisons.
Pas
Français. Ne sautons pas d'un colonialisme à l'autre.
Danger principal du colonialisme français : le livre, l'abstraction,
cette manie de l'abstraction tant reprochée à tous les
degrés de notre enseignement. En somme : l'artificiel. Ce nationalisme
ne passerait pas comme une plante indigène. Il ne sortirait pas
du Pays. Il nous suppose une capacité inhumaine d'assimilation.
C'est un anachronisme, qui ne tient pas plus compte de l'espace que
du temps : notre carte se jouera en Amérique.
Nationalisme
artificiel, je le répète. Que la classe instruite de la
nation ne se sépare pas du peuple, qu'elle ne le dédaigne
pas, qu'elle veille à maintenir les contacts avec lui, qu'elle
en prenne des leçons de bon sens tout en ne se laissant pas alourdir
par son poids. L'histoire nous apprend -- par exemple, celle toute proche
de la Lousiane -- qu'une telle scission est possible et amène
la mort. Sans chefs, le peuple oublie sa vocation. Détachée
du peuple, la tête perd... la tête. La culture vraie se
révèle autre chose qu'un amusement de dilettante. Au lieu
de maudire un milieu qui les tire. en bas et les décourage par
son incompréhension, les retours d'Europe et d'ailleurs, les
hommes de culture devraient s'imposer de l'élever.
Le
nationalisme français mène droit à la tour d'ivoire,
à défaut de raisonnement, l'expérience nous le
prouve. Pendant que la tête se nationaliserait, le corps s'américaniserait.
(17)
Notre
nationalisme est issu du désir que la nation canadienne-française
(ou laurentienne) accomplisse jusqu'au bout sa vérité,
qu'elle embrasse sa vocation naturelle, ce qui la prépare à
sa mission surnaturelle.
2.
CE QU'EST LE NATIONALISME LAURENTIEN
LE
FAIT NATIONAL
Raccrocher
l'individu à son passé, à sa tradition perdue,
« à sa terre et à ses morts »; l'accoter
à un milieu, celui-là précisément qui lui
convient; reconnaître ses traits distinctifs et, plutôt
que de les effacer, les respecter, à l'occasion, les accuser;
le rendre à ses origines : cette tâche incombe à
quiconque a reconnu l'existence du fait national. Je n'ai pas à
définir ce fait, que Gilbert Manceau a étudié dans
un tract précédent. (18) On se souvient qu'il dérive
de la famille.
Le
fait national représente une richesse. Notre nationalisme consiste
d'abord à nous soumettre à lui, à conserver et
à accroître la richesse que lui, selon un autre,
comporte, et qui disparaîtrait avec lui : une forme d'humanisme.
Nous
en reconnaissons les limites : limites internes, admission
pratique du fait prééminent de la famille, du fait universel
de l'humain; limites externes, existence d'autres nations,
constituant elles aussi un fait et supposant des exigences identiques.
Cette
doctrine accepte, davantage : étrange, quoiqu'à des titres
différents (plus étroits, plus concrets), le régionalisme.
Loin de s'en offusquer, elle s'en enrichit. Un Canadien français
du Québec n'est pas exactement un Franco-Ontarien; encore moins
un Acadien. Notre nationalisme respecte les personnalités : il
ne s'en pare pas, comme de défroques bigarrées : il en
vit.
On
craint ce mot de régionalisme parce qu'on croit qu'il signifie
un rétrécissement. C'est mal l'entendre. J'invite les
dissidents à rendre visite à monsieur l'abbé Tessier,
aux Trois-Rivières : on y est régionaliste fort intelligemment.
II
faut appuyer la nation sur ses régions. Ainsi, dans cet horizon
qu'on parcourt d'un regard, qu'on a sous les yeux, on est sauvé
de l'abstraction. On s'enracine fortement : n'est-ce pas là ce
qui manque à la jeune Amérique ? Un dynamisme de forcené
mais aucun réservoir où les forces s'emmagasinent. Un
voyage perpétuel sur la face de la terre, en des lieux qu'on
rend ressemblants; partout avec les aises, partout avec des annonces
-- et nulle part où l'on puisse vraiment se refaire. L'existence
devient une culture extensive. Gaspillage.
Donnez-moi
l'homme d'une région. Qui la connaît parce qu'il l'a parcourue,
non par ce qu'il en a lu. Paysages familiers, milieu familier. Où
l'on s'est parfois ennuyé, où l'on a souffert, où
sont écloses les grandes joies; qui nous comprend. Et qui va
me donner mon pain. Je la regarde et j'y cherche ma subsistance. Elle
me suggère ma vocation. J'y vivrai comme mon père ou je
découvrirai du nouveau. Ce nouveau, mon ingéniosité
la tirera d'elle. Un regard circulaire sur la terre n'y ramasse que
fort peu de chose. Mes regards à moi ont possédé
ce coin de terre. Il n'est pas toute la terre. Si je me sens appelé,
un jour je quitterai ce lieu. Un jour, je partirai, je m'arracherai.
Mais, mon Pays, mon tout petit Pays, tu m'auras marqué l'âme.
C'est là que j'aurai poussé. Je tendrai mes bras vers
le ciel, j'ouvrirai mon coeur à des amours plus vastes, mon intelligence
contemplera d'autres horizons. N'importe, n'importe. La lumière
et l'amour, je les aurai connus chez toi, près de ce lac où
viennent nager les billots, à travers cette rivière que
fend la prodigieuse montagne, celle d'en face, dont mon enfance s'est
exaltée (et qui n'est en somme qu'un monticule), ce torrent,
où plus d'un draveur a perdu la vie, mais qui déchargeait
sur la rive les richesses des forêts du Nord; car il faut à
ceux de mon pays un peu de jeu, il faut leur permettre de s'en aller
se perdre pour un temps dans les bois.
Je
répondrai : pauvres gens, à qui m'aura rétorqué
: ceci n'est que de la poésie. Redécouvrons la vraie notion
de l'homme. L'homme ne s'élève à l'universel
que par étapes. Faire sauter un échelon, s'élancer
droit dans l'abstrait c'est risquer de s'y perdre et fabriquer des idéologues
en série. L'enfant n'apprend que par degrés l'existence
du monde : il en prend conscience à mesure qu'il prend conscience
de soi. Désencadrer un individu, c'est le désaxer. A tout
le moins c'est l'appauvrir. Pierre qui roule n'amasse pas mousse.
La tige de blé ne voyage pas. -- II faut toujours un endroit
où poser sa tête .
...Les
fortes personnalités enrichissent ma petite patrie : je lui dois
donc d'être pleinement moi-même. Ma région enrichit
ma nation, qui enrichit le monde.
Est-ce
là de l'égoïsme, une manière de « culture
du moi » ? Oui, si nous oublions Dieu. La région,
la nation, l'humanité, ne sont que des moyens secondaires pour
nous aider à parvenir à notre fin. La vraie fin qui brille
sur la route et l'éclaire, c'est Dieu : Dieu aimé à
travers la famille, la région, la nation, l'humanité,
aimé avant tout en lui-même.
Donc,
le contraire de l'égoïsme : un moyen naturel de nous en
tirer. L'égoïsme m'introduit au coeur de l 'univers, comme
le centre de tout. Tels en fait nous sommes pour un peu, car « nous
avons perdu le sens de la totalité ». Déjà,
la famille détruit cet équilibre illusoire. Elle dit :
Sacrifie-toi au bien domestique, car la partie souffre de la pauvreté
du tout; si toi, partie, veux passer avant le tout, toi-même en
subiras les conséquences. -- La région tient un même
langage. La nation exalte cet oubli de soi et nous prépare à
un sacrifice plus total. Je puis bien dire que j'ai vu fondre des égoïsmes
chez des jeunes gens qui prenaient soudain conscience du fait national.
Un danger nous guette peut-être ici; il consisterait à
penser que nous anoblissons nos appétits individuels en leur
conférant la dignité d'appétits nationaux; oui
une fois de plus si la Nation est un point d'arrêt, le dieu nouveau;
non si elle n'est pas le terme. Or nous savons qu'elle n'est pas le
terme.
Nous
donnerons à l'homme de ce coin de terre le sens du collectif
en même temps que le sens de la personnalité. Par le sens
du collectif la partie se rappelle sa misère de partie. Tout
ce qui lui manque, sa soumission ontologique au tout. Par le sens de
la personnalité, de la différenciation, de l'un ,
sa valeur propre de partie est sauvée, accrue, et la notion de
personne n'est pas entamée. On apprend ainsi à passer
à un plan élevé, de la Nation à l'Univers,
puis à la Création, puis à son Principe.
Cela
n'est point s'attarder inutilement sur un palier inférieur. Le
Canada compte peu dans la politique mondiale et moins encore la Laurentie.
C'est pourtant du point de vue laurentien qu'un Laurentien doit envisager
les problèmes. -- je ne suis pas un homme de génie; je
m'en aperçois; je conclus que je ne suis guère intéressant
et je me laisse mourir de faim. Que me réplique-t-on? Que j'ai
charge de moi, non de Beethoven; que, génie ou pas génie,
moi c'est moi ; que Dieu m'ayant confié le soin de moi-même
au lieu du soin d'un homme de génie, je dois cultiver mes
talents, me grandir autant que possible, arriver à
sortir de moi-même; en ayant accepté comme point de
départ : moi. D'ailleurs, n'est-ce pas une tradition que
nous voulons continuer ? tradition de cette France dont on a pu dire
que sa caractéristique c'est précisément le sens
de l'universel, message qu'elle avait appris de sa mère, l'Église,
auquel elle était parvenue en passant humblement, péniblement,
par les longues stations de ses Provinces.
LAURENTIE
La
Nation s'accroche à un pays; ainsi devient-elle la Patrie.
Pour
les Canadiens français, où découvrir cette patrie?
A quel pays se sont-ils vraiment agrippés, qu'ils n'ont pas lâché
depuis et où, s'ils ne dominent pas, ils comptent ? -- Officiellement,
artificiellement, le Canada : parce qu'ils y ont droit. Le droit importe
peu s'il ne s'appuie sur le fait : à ce compte, les deux tiers
des États-Unis nous reviendraient.
Notre
Patrie réelle c'est le Canada français qu'après
d'autres nous nommons Laurentie.
Comment
repérer géographiquement la Laurentie ? Voici où
nous entrons dans l'inconnu, en un domaine nouveau dont notre génération
devra s'emparer. Laurentie : pays mal déterminé ayant
pour coeur le Québec actuel, rayonnant alentour dans l'Ontario-Nord,
le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Angleterre. Centré sur le Saint-Laurent
qui est comme son axe, son artère principale, comme sa respiration;
où ceux de langue française sont inexpugnablement installés.
Cette
apparition d'une Laurentie soulève d'autres problèmes
que celui de ses limites, et d'une autre ampleur. Notre tâche
est seulement de les signaler. On ne s'attend pas à ce qu'une
masse aussi étendue et aussi dense soit soulevée d'un
coup : c'est un champ qu'on voudrait rouvrir aux investigations de la
jeunesse.
Le
nationalisme laurentien sera donc avant tout une attitude, (une position)
de l'homme, attentif à ne rien laisser perdre des forces que
le passé lui transmet et que le pays lui offre généreusement;
désireux de les lancer avec les siennes propres dans une grande
aventure, l'épopée mystique (renouvelée) des Anciens.
CONSERVATISME
?
Nous
brisons délibérément avec tout « conservatisme »,
avec ce qui sent la vieille poussière des musées historiques.
On ne naît pas soi-même, on le devient : c'est donc qu'un
peuple ne parvient jamais à ses propres limites et qu'il doit
continuer à se chercher, à devenir soi. A plus forte raison,
un peuple adolescent.
Je
réclame beaucoup de persévérance et beaucoup d'audace.
L'éducation a peut-être trop tendu à tuer l'audace
en nous. -- Je voudrais être de taille à devenir un grand
Aventurier; je voudrais marcher sur les traces des Aventuriers que furent
nos pères s'il ne s'agissait, précisément, de quitter
toutes traces et de se frayer une route. Je ne parle pas d'une petite
bizarrerie bourgeoise, d'une bizarrerie qui ne fait qu'égratigner
le licol; mais d'une sûre, équilibrée et profonde
originalité qui nous rend à la liberté.
Il
y faut beaucoup de force. Un grand élan intérieur vers
l'indépendance. Un élan ordonné et puissant.
Qu'on
ne s'effraye pas du mot Aventure. La sainteté est la plus haute
aventure de toutes. Lorsqu'on tourne en rond -- dans la vie spirituelle
comme dans la vie nationale -- on ne risque rien et on ne gagne rien.
On commence à gagner quand on grandit son coeur jusqu'à
la hardiesse. Quand on ose s'enfoncer en pleine obscurité et
suivre la voie que nous dicte un appel secret. Et qu'il faut suivre
seul, en avant, tellement en avant.
La
création, voilà la grande Aventure. Substituer à
la manie du changement, du mouvement qui éparpille, le désir
des innovations fécondes qui ne détruisent pas la stabilité.
S'y préparer. S'y réaliser. Affronter le péril
sans témérité. L'affronter.
Où
que je sois, je devrai créer. Chercher, dans la douleur et dans
la joie, le type d'être que je deviendrai. Ne jamais me déclarer
satisfait d'une formule, du déjà acquis.
Ne
pas me contenter de mots. Médecin, créer par ma vie le
médecin laurentien; savant, créer par ma vie le savant
laurentien.
NATIONALISME
LAURENTIEN
Il
n'y a là, nous semble-t-il, rien d'exigu.
Sans
la politique, le social, l'économique, le nationalisme laurentien
n'aura pas de formule propre. Il ne sera qu'une façon d'instaurer
une politique sociale conçue selon l'Église et la politique
économique qui en découle, pour la fondation d'un État
chrétien. Accorder les vérités éternelles
avec notre temps et notre espace du monde, voilà la tâche
qui incombe à notre génération (comme du reste
à toute génération). (19)
Tout
nous ramène donc à la même conclusion. Pour ce faire
un travail préliminaire s'impose à tous : dégager
les traits essentiels de l'homme du Pays. « Comme on ne commande
à la nature qu'en lui obéissant, écrit Pierre-Henri
Simon, on ne s'impose à une nation qu'en observant les lois profondes
de son histoire ».
Aussi
lançons-nous le même appel qu'il y a trois ans (dans le
Manifeste de la jeune génération) et que nous
n'avons cessé de répéter depuis, sous des formes
diverses. Il faut que nous arrivions à être nous-mêmes,
que nous sortions des pâles copies et des imitations formalistes;
ce à quoi nous nous acheminerons d'abord par la connaissance.
La proie s'annonce belle. A tous, elle est promise : ingénieurs
comme légistes, travailleurs agricoles comme intellectuels, botanistes
comme géologues doivent investiguer, inventorier dans un même
sens.
Les
artistes nous donneront un art laurentien; il ne s'agit ni de folklore
ni de « sujets laurentiens » ni d'une inspiration
factice, par le dehors; mais d'une véritable fécondation,
d'un souffle de l'âme infiniment plus intime. Que la source soit
laurentienne et qu'ensuite on chante le Japon si l'on veut.
Les
médecins, les hygiénistes, les gymnastes aideront à
bâtir une race de beaux jeunes gens et de belles jeunes filles,
forts et chastes, non pour montrer aux expositions internationales de
curieux spécimens athlétiques : afin que l'âme habite
un corps mieux développé.
Ainsi
sustenté, nourri, notre nationalisme vivra riche, harmonieux
et réfléchi.
Et
ceux qui aimeront le mieux la Laurentie, ce seront les prêtres.
Car tout cela, c'est de l'humain, des valeurs réelles, mais blessées
-- et ils les guériront. Ils panseront cette blessure. Sur ce
pauvre monde édifié par nos mains, ils rendront plus libre
le jeu de la Grâce. Ah! nous ne serons pas en Paradis; le Paradis
n'est pas sur terre, il est... en Paradis. Peut-être éprouvera-t-on
davantage la nostalgie des choses supraterrestres dans un milieu où
tout ne visera pas à nous les faire oublier.
|