Quebec History Marianopolis College


Date Published:
Juin 2006

L’Encyclopédie de l’histoire du Québec / The Quebec History Encyclopedia

 

François Bigot

 

BIGOT (François) (1703-77), écrivain principal, ordonnateur et subdélégué, intendant à Québec.

 

II naquit à Bordeaux, le 31 janvier 1703. Son père, Louis-Amable, y était conseiller au Parlement; et sa mère, Marguerite Lombard, appartenait à une famille distinguée en Guyenne. La famille comptait à la Cour de puissants protecteurs. Marie-Louise Bigot, fille d'Antoine, auditeur des Comptes, avait épousé (1697) le fils du comte de Sillery et de Catherine de La Rochefoucauld; leur fils, marquis de Puysieux, fut ministre des Affaires étrangères, secrétaire d'État, conseiller au ministère de la Marine : sa fille unique obtint (1744) la dispense d'épouser Louis-Charles-César Le Tellier, comte, ensuite maréchal d'Estrées. La famille bordelaise était aussi apparentée au comte de Morville, secrétaire (lu Conseil de la Marine.

 

C'est par son intermédiaire que François fut admis dans son administration. Après plusieurs années de service, il fut nommé par M. de Maurepas commissaire de la marine à Rochefort (1731). Le 1er avril 1739, on lui octroyait une commission comme premier ordonnateur à Louisbourg, chef du Conseil suprême et subdélégué de l'intendant du Canada. M. de Forant, nommé gouverneur, et M. Bigot, montés à bord du Jason, débarquèrent à l'lle-Royale, le 9 septembre sui­vant. Leurs instructions étaient amples et nettes. Ils avaient ordre de collaborer avec entente et harmonie et ils se mirent à l'oeu­vre à Louisbourg activement et sans répit. M. Bigot s'empressa de porter des règlements précis concernant les magasins du roi, la distribution des effets et des provisions, le système des contrats pour la vente des marchandises. Il sut créer avec succès une série d'échanges de produits coloniaux entre Louisbourg et les Antilles et il suggéra au ministre de frapper d'un impôt le boeuf salé et le poisson sec que l'on exportait aussi en Europe; il provoqua l'établissement de manufactures de colle de poisson qui réussirent à merveille. Son attention se porta bientôt à faire l'exploitation des mines de houille dont il expédia en France des specimens d'essai : le résultat favorable amena la continuation de l'entreprise. Les pêcheries dominaient alors tous les autres produits com­merciaux; il s'étudia à garantir un plus grand rendement annuel, après avoir pris l'avis des pêcheurs et s'être conformé à leurs propositions. Douze bâtiments furent construits en douze mois et huit autres achetés à Boston. En même temps, l'ordonnateur favorisa avec énergie les défrichements à l'île Saint-Jean, en vue d'y attirer le plus d'Acadiens possible.

 

Par malheur pour la France et même pour lui, le 10 mai 1740, M. de Forant succombait à une pneumonie : M. Bigot le fit enterrer dans la chapelle de la citadelle, contre l'avis de quelques officiers. En 1742, la mauvaise récolte vint menacer le personnel d'une famine; il en écrivit au ministre, tout en com­mandant des provisions à Canso, à New-York et à Boston : les administrateurs proposèrent le plan d'établir à Louisbourg un magasin permanent, muni de réserves de fari­nes et de viandes salées. L'ordonnateur se décida aussi à faire une tournée d'inspection de toutes les terres arables, surtout à Miré et au Bras-d'Or. Chaque année, il avait l'oeil ouvert sur le commerce illicite des flibustiers. Cependant, il ne tarda point à inaugurer des opérations à son compte personnel ou domestique; empruntant des fonds aux spéculateurs de Bordeaux et à sa famille, il arma plusieurs bâtiments pour la course et pour les échanges; la Cour sachant tout le laissa faire. Comme il voulut engager dans ces transac­tions des sommes considérables, il se vit amené à avoir recours à d'autres expédients. A la fin de 1744, son jeu fut découvert et la garnison en révolte l'accusa de soustraire aux soldats, occupés à défaut d'ouvriers aux travaux des fortifications, le supplément de salaire convenu; il retenait aussi une partie de leur habillement et même de leur sub­sistance pour battre monnaie. En 1745, nouvelle rébellion : Du Chambon et Bigot sollicitèrent en haut lieu le pardon des mutins. La chute de Louisbourg vint mettre un terme à ces déprédations et à la cupidité de s'enrichir. Des rumeurs commencèrent à circuler à Versailles, accusant l'ordonnateur d'avoir concouru à la défaite par ses dilapidations des fonds destinés aux fortifi­cations de la place, d'avoir épargné sur les magasins et la caisse militaire et d'avoir spéculé sur les marchandises du roi. Arrivé en France avec les exilés, non seulement il échappa à toute censure officielle, mais les fonds provenant de ses ventes lui furent attribués en raison de son dévouement et de son zèle pour le progrès de la colonie. Bien plus, il continua à percevoir les émoluments d'ordonnateur, les deux années suivantes.

 

En 1746, il est vrai, le ministre lui confia à La Rochelle les pouvoirs d'un véritable intendant; il lui demanda d'armer, d'équiper et d'approvisionner la grande flotte du duc d'Anville. Cette colossale entreprise marqua de sa part une rare activité et une connaissance approfondie de l'administration maritime. On s'est toutefois demandé « s'il fallait voir dans le mauvais ravitaillement de la flotte l'oeuvre néfaste de Bigot ». (V. Lauvrière, t. 1.) Il suivit lui-même l'escadre, qui fut dispersée par la tempête et il revint en France.

 

Le 1er janvier 1748, le ministre le nommait intendant de la Nouvelle-France. M. Bigot accompagna M. Des Herbiers à Louisbourg sur la volonté expresse de M. Rouillé, afin d'en reprendre possession et d'y réorganiser le service civil; sur sa recommandation personnelle, le sieur Prévost, l'un de ses complices, fut appelé à lui succéder. Comme les habitants exilés en France rentraient aussi dans leurs foyers, M. Bigot leur fit distribuer 200 vaches, ainsi que les rations à continuer durant deux ans, prises dans les magasins du roi; puis il s'occupa de les mu­nir de bateaux de pêche.

 

Il n'arriva à son poste de Québec que le 28 août. Deux mois après, il intercède auprès du ministre en faveur de son frère, enseigne de vaisseau, et de son neveu Peynac, garde-marine à Brest, ainsi que de son cousin germain, Lombard, employé au Parlement de Bordeaux. En 1749, il représente au Conseil de la Marine qu'il a beaucoup perdu par la prise de Louisbourg, que son installation et ses déplacements lui coûtent cher et que, en conséquence, il espère une indemnité avec augmentation de salaire. En 1750, il se met à l'aise, s'entourant d'amis ou de complices, les triant sur le volet, suppliant le ministre de lui envoyer comme premier commis le sieur Vergor de l'Ile-Royale et, de France, Hugues Péan de Livaudière. Dès son arrivée, il est entré en société avec les sieurs Gradis, armateur de Bordeaux, et Bréard, contrôleur de la marine à Québec; et bientôt il adopte comme complices de ses malversations les sieurs Descheneaux et Joseph Cadet ; et plus tard, Carin et Martel à Montréal : ce clan de concussionnaires était désigné en public sous l'appellation de « Grande Société », en raison des réceptions et des moeurs faciles des épouses de Péan et de Martel. Trois autres confidents, nommés Pénisseault, Maurin et Corpron, servirent d'entremetteurs commerciaux aux chefs de la bande. En 1754, ému des plaintes déposées contre son administration et son train de vie, Bigot jugea habile et sage de passer en France pour dissiper ces nuages et maintenir son crédit à la Cour. De retour, l'année suivante, il se sentait animé d'une nouvelle audace dans les fraudes financières. Les dépenses coloniales s'élevaient à des som­mes formidables, soit à 20.000.000 de livres annuellement. Cependant on mourait pres­que de faim et les expéditions militaires devaient être remises, faute de provisions. L'intendant et sa bande, regorgeant d'énormes fortunes, se souciaient fort peu de la si­tuation générale de la colonie : vivant somptueusement, fêtant les invités, se livrant au jeu, au point que l'intendant, durant le carnaval de 1758, perdait 200.000 livres, scandalisant la société par leurs moeurs indécentes. La mesure était comble : Montcalm lui-même et son état-major avaient ouvert les yeux sur ces débordements. Plaintes et accusations franchirent l'Océan; mais c'était trop tard.

 

M. de Bougainville, délégué en France pour réclamer des renforts (1758), fit au Conseil de la Marine une telle pein­ture de l'état de la colonie que chaque mem­bre parut se réveiller d'un cauchemar. Le 19 janvier 1759, le président de ce Conseil écrivit à l'intendant que les abus pullulaient dans son administration. « Comment se fait-il que la vérole qui a sévi sur les Sauvages peut avoir donné occasion à un million de dépen­ses extraordinaires ? », demandait-il. Plus l'on expédiait de marchandises, plus Bigot en réclamait encore. Il faut croire, ce semble, que, d'après les comptes-rendus, les biens du roi, suffisant pour l'entretien de tout le person­nel, sont en réalité revendus à Sa Majesté à un taux excessif. Au mois d'août, le ministre s'exprime bien plus sévèrement : il affirme à l'intendant qu'il est inutile pour lui de prétendre justifier, comme un profit ve­nant du commerce, les fortunes faites au Canada; qu'il n'a rien vu, rien entendu, dans les correspondances reçues, autre qu'agiotage et tripotage en fait de provisions et de marchandises. Le 29 du même mois, il écrit encore : que l'on n'avait jamais vu de si énormes dépenses, soit 24 millions pour 1758 et la certitude de 33 autres pour 1759. Tous ces malheurs retombent sur M. Bigot. (V. Th. Chapais, Montcalm et Knox's Hist. Journ., t. II.)

 

La perte de la Nouvelle-France fut scellée, le mois suivant (13 septembre). Le criminel intendant partit de Québec, le 18 octobre 1760, à bord du James, Il semble fort proba­ble que, de longue date, les ministres du Conseil du roi avaient pleine connaissance des affaires du Canada, sans qu'ils aient cher­ché, ni pris aucun moyen pratique d'y remé­dier : plusieurs d'entre eux, d'ailleurs, ve­naient d'être nommés récemment. La colonie étant détachée de la Couronne, ils crurent nécessaire d'employer une tardive vigueur.

 

Le 13 octobre 1761, l'ordre fut signé de jeter Bigot à la Bastille, où il fut enfermé, le 17 novembre. Un arrêt royal du 12 décem­bre ordonna le procès des « auteurs de monopoles, abus, exactations et prévarications qui avaient été commis au Canada ». On nomma aussitôt une commission de 27 juges du Châ­telet, sous la présidence de M. de Sartine. L'enquête dura quinze mois. Le 22 août 1763, le Président requit, au nom du roi, que François Bigot doit être déclaré coupable d'avoir, depuis 1748, « toléré, favorisé, ou lui-même commis abus, exactions, malversations, prévarications, infidélités et vols, plus amplement spécifiés durant le procès »; que « en réparation, ledit François Bigot est condamné à faire amende honorable devant la porte principale des Tuileries, où il sera escorté par l'exécuteur public dans un caisson, ayant la corde au cou et portant dans une main une torche allumée en cire jaune et pesant deux livres; sur sa poitrine et sur son dos sera placée une affiche avec cette inscription: Public administrateur, Voleur perfide ! Et là, à genoux, nu-tête et pieds nus, revêtu de sa chemise, il devra déclarer à haute et intelligible voix que, durant son administration de la Nouvelle-France, en paix et en guerre, il a été coupable de fraudes, extorsions et rapines exposés dans l'acte d'accusation ». De ses bien [sic] 50.000 livres devaient être confisquées comme amende, et 1.150.000 livres comme res­titution au Trésor royal; et enfin, il devait être conduit à la Place de Grève et y être exécuté. (V. Arch. de la Soc. Iitt. et hist. de Québec.)

 

Mais la Cour n'agréa point la sentence arrêtée. Bigot la vit commuer en bannissement perpétuel, avec une amende de 1.000 livres et une restitution de 1.500.000 livres. Le lendemain, 13 décembre, on lui notifia le jugement. Le gouverneur de la Bastille écri­vit le même jour à M. de Sartine : « J'étais présent et seul avec M. de Berville, quand il Iut le jugement à M. Bigot, qui protesta contre plusieurs articles, disant qu'il n'y avait pas de preuve en leur faveur dans le procès; mais, bref, je pense que j'ai bien remar­qué que ce prisonnier jouait seulement son rôle; intérieurement, il s'attendait à quelque chose de pire; il ne changea point de couleur, il ne parut point décontenancé du tout, il ne versa point une larme et de coeur je pense qu'il était content. »

 

M. Bigot condamné, dépouillé de ses biens, partit pour l'exil. Les uns affirment qu'il se réfugia en Italie, d'autres qu'il fit voile pour le Brésil. Neuf ans après, il implora la clé­mence du roi. L'évêque de Blois, dans une lettre du mois de novembre 1772, implore son pardon. En 1774, ce prélat revient à la charge auprès du ministre, qui répond qu'il est chagrin de ne pouvoir rien faire pour lui : la sentence qui a banni le concussion­naire pour toujours est un obstacle à son retour en France et cette permission ne lui peut être accordée que par des lettres de rappel de ban (3 octobre). En 1775, M. Bigot lui-même fait présenter des lettres de réha­bilitation au Garde des Sceaux, qui répond, le 21 décembre, qu'il ne peut étudier l'af­faire, attendu que les procédures du pro­cès n'ont pas été déposées dans son bureau. On ignore la date de sa mort : on a donné 1777 comme probable. [Selon la biographie de Bigot publiée dans le Dictionnaire biographique du Canada, il serait mort à Neuchatel en 1778. Le lecteur averti consultera le texte de Guy Frégault sur François Bigot.]

 

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Source : Louis LE JEUNE, «François Bigot», dans Dictionnaire général de biographie, histoire, littérature, agriculture, commerce, industrie et des arts, sciences, mœurs, coutumes, institutions politiques et religieuses du Canada, Vol. I, Ottawa, Université d’Ottawa, 1931,  862p., pp. 182-185.

 
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