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23 August 2000


Tentative de créer un Ministère de l'Instruction publique / Attempt to create a Ministry of Education, 1897-1898

Lettre de Chapleau au cardinal Rampolla

HÔTEL DU GOUVERNEMENT

QUÉBEC

13 décembre 1897

(Privée)

SON EMINENCE LE CARDINAL RAMPOLLA.
Secrétaire d'Etat,
Palais Vatican,
Rome.

EMINENCE,

J'ai eu l'honneur de recevoir, avant-hier, la dépêche de Votre Eminence conçue en ces termes : « Saint-Père a voulu exprimer désir d'éviter toute innovation qui pût troubler la paix et les bons rapports entre l'Eglise et l'Etat; il n'a pas eu l'intention d'exercer de telles pressions qui pussent amener ministre à donner démission ». Je m'empresse de vous exprimer mes sincères remerciements pour ce message auguste.

J'avais, de l'avis de mes aviseurs responsables, pris sur moi d'envoyer à Votre Eminence ma dépêche du 7 décembre, laissant de côté les formalités ordinaires des chancelleries, et je prie Votre Eminence de vouloir bien me pardonner cet écart des convenances diplomatiques.

Mon excuse se trouve dans la grande anxiété que j'éprouvais à la pensée d'avoir à choisir entre mon respect absolu de catholique pour la demande instante que l'on faisait, de la part du Saint-Père lui-même, au chef de mon cabinet, et ce que je considérais comme le devoir constitutionnel de mes aviseurs, en vue de la crise politique aiguë dont a été menacée la province que je gouverne. Je déclare en toute sincérité que je ne comprenais point que l'on ait pu demander au Saint-Père, au nom « de la paix et de l'union des catholiques et des bons rapports entre l'Eglise et l'Etat », d'insister auprès du gouvernement de Québec pour empêcher la présentation d'une loi annoncée, dans le discours du Trône, comme un des articles importants du programme de ce gouvernement; pour faire retirer cette mesure en pleine session, c'est-à-dire faire renier un programme auquel le gouvernement s'était solennellement engagé, dans les récentes élections générales qui l'avaient porté au pouvoir par une écrasante majorité de l'électorat. Et cela, en face des assurances et des déclarations les plus formelles de respect et de profond attachement à l'Eglise, que le Premier Ministre et ses collègues avaient données à toute la population catholique de la province et à l'épiscopat tout entier.

Notre gouvernement provincial est une émanation du Parlement britannique, qui l'a créé; le Cabinet, comme la Chambre, comme l'électorat de la province, se compose d'éléments distincts de race et de religion, qui vivent ensemble, sous la bienfaisante protection des institutions anglaises. N'avait-on pas songé au choc violent qui ne pouvait manquer de se produire, quand le Premier Ministre aurait donné aux chambres et au pays les explications nécessaires pour justifier l'action du gouvernement dans cette retraite soudaine, en pleine session ? Ajoutons à cela la conviction sincère de mon premier ministre de la parfaite orthodoxie de sa mesure, dont le trait principal est d'ajouter, à l'efficacité des lois actuelles sur l'instruction publique, toute la force et tout le poids de l'action bienveillante du gouvernement. La constitution elle-même empêche le gouvernement de se soustraire à la responsabilité, dans toute matière concernant des intérêts graves pour la population qu'il gouverne, et on n'a pas à discuter sur l'importance vitale de l'éducation de la nation.

Aussi n'ai-je pas été surpris - si j'en ai été affligé - de voir mon premier ministre me laisser entendre qu'il préférait donner sa démission, plutôt que de prendre sur lui la terrible responsabilité de la crise, désastreuse pour la paix et le bien-être de ses administrés, qu'aurait produite la démarche qu'on lui demandait. Ses collègues protestants dans le Cabinet se seraient violemment refusés à cette démarche, et l'on pouvait prévoir la tempête politique et religieuse qui s'en serait suivie.

Comment, surtout, pouvait-on demander au gouvernement de faire cette démarche, avant que le texte de la loi ait été soumis au Saint-Père ? J'avais bien écrit à Mgr Bruchési, à Rome, aussitôt après la réception de sa dépêche du 22 novembre dernier; je lui avais, du consentement de mon premier ministre, expédié par la poste les deux seules clauses importantes du projet de loi, quand j'appris, par les dépêches européennes des journaux, que Mgr Bruchési avait quitté Rome pour un voyage du côté de l'Espagne. Pour éviter des lenteurs qui pouvaient être funestes, je me permis d'écrire à Mgr Merry del Val, que j'avais eu l'honneur de rencontrer pendant sa mission récente comme délégué pontifical au Canada; je lui envoyai une copie de ma lettre à Mgr Bruchési, en le priant de vouloir bien la mettre sous les yeux de Votre Eminence, si Mgr Bruchési n'était pas de retour à Rome. Je ne sais si cette lettre est parvenue jusqu'à Votre Eminence; c'est pourquoi j'ai cru devoir vous écrire aujourd'hui, en demandant respectueusement à Votre Eminence la permission de lui donner communication de la réponse de mon premier ministre à la lettre que Mgr Bruchési lui annonçait dans sa dépêche du 22 novembre dernier. Je joins à ma lettre une copie de cette réponse, ainsi que de la lettre de Mgr Bruchési à M. Marchand.

Je demande pardon à Votre Eminence de lui imposer le travail de l'examen de ce dossier; je crois que l'importance de cette matière est suffisante pour justifier ma conduite. Je suis sûr que le désir de Sa Sainteté, de prévenir tout ce qui pourrait troubler la paix et les bons rapports entre l'Eglise et l'Etat, ne trouvera pas d'écho plus fidèle que la détermination bien arrêtée de nos ministres et des représentants de notre catholique province, de ne rien faire qui puisse nuire aux intérêts de l'Eglise et aux bons rapports qui doivent exister entre elle et l'Etat.

En vous priant, Eminence, de vouloir bien déposer aux pieds de Sa Sainteté l'assurance de mon respect affectueux, je vous demande de vouloir bien agréer en même temps le témoignage de ma haute et respectueuse considération.

(signé) J. A. CHAPLEAU

P.S. Aussitôt que le projet de loi en question sera soumis aux Chambres, je verrai à ce qu'une demi-douzaine de copies en soit expédiée à l'adresse du Vénérable Préfet de la Propagande.

(signé) J. A. C.

Source: Louis-Philippe Audet, « Le projet de ministère de l'instruction publique en 1897 », dans Mémoires de la société royale du Canada, Vol. 1, quatrième série, juin 1963, pp. 133-161, pp. 145-147.

© 2000 Claude Bélanger, Marianopolis College